Cartoline

 

 

varazze

Varazze, côte ligurienne

 

« Aucune poule n’a honte de son nid », va-t-on disant.

La villa aurait été bâtie à la fin du XIXe siècle par une jeune princesse espagnole en rupture avec ses royaux parents. Désapprouvant sa liaison avec un parvenu italien, ils envoyèrent une canonnière croiser, menaçante, à proximité de la rive. Et la princesse céda.

Quittant vers l’est la petite station balnéaire, sa succession de « bagni » (transats et parasols colorés, cabines et petits bars), on s’élève rapidement en surplomb de la mer, à travers pins et palmiers — parfois un cactus, des bougainvillées — ; la fin brusque des constructions, la pente qui s’ouvre presque à ses pieds ; dans un virage à droite, avant que l’on atteigne la végétation basse et hostile d’un maquis, se dressent les colonnes du portail et leurs deux plaques désuètes : « Villa » « Giorgina ».
Le bâtiment est encore somptueux ; mais plein aujourd’hui d’étudiants laborieux. C’est donc dans le grand parc que j’ai trouvé la solitude et le silence. Une serre désaffectée, presque entièrement couverte de glycines en fleurs, en contrebas de la villa. Une vieille chaise et une table, que j’ai soigneusement dépoussiérées à l’aide de mon mouchoir avant de m’y installer non sans cérémonie.
Le regard, par la porte vitrée, plonge quelques centaines de mètres plus bas dans la mer, très agitée ce matin. Me penchant, j’aperçois sur la gauche le golfe de Gênes dans le soleil soudain revenu. Puis, au loin vers le sud, si le temps était clair, je pourrais distinguer la Corse.

Le mercredi 9 juillet 2008, les garde-côtes italiens repèrent une petite embarcation dérivant au large du golfe. À son bord, ils découvrent quinze survivants, sur la quarantaine de clandestins — enfants, femmes et hommes jeunes — qui avaient quitté leurs côtes une semaine auparavant. Les premiers jours, ils avaient jeté les cadavres par-dessus bord, puis personne ne s’en était plus préoccupé.

C’est sans doute tout près d’ici (Gênes, peut-être Savona ?) que débarqua en 1788 l’aïeul Pascal (grand-père du grand-père de mon grand-père), premier Antonietti à tourner le dos à l’île natale, chassé par la faim ou les troubles politiques consécutifs au traité de Versailles ayant cédé la Corse à la France.

On ne sut jamais, dans la famille, si l’histoire était véridique : un soir de mai, le grand-père, garçon robuste de quatorze ans, bêchait les oliviers dans son village d’Azzana. La mère était dans la cuisine obscure dont elle vit la porte s’ouvrir soudain avec fracas, le grand-père y jeter la bêche et se retourner sans un mot.
Personne, au pays, n’entendit jamais plus parler de lui.

Sur le pont des miséreux, regardant s’éloigner l’île, peut-être a-t-il chanté à voix basse la vieille complainte de l’exilé, Barbara fortuna : « Addiu Corsica mamma tanta amata, Nel separa di te senza ritornu, More chi mor nell’alma di l’esiliatu, More chi mor nell’alma scunsulata ».

Je suis descendu admirer les vagues se fracassant aux rochers, et respirer les embruns. La nuit tombait, au large un grand paquebot brillait de tous ses feux, attendant l’autorisation d’accoster.

 

Pascal Antonietti