Mère

 

 

Elle est une mère, tout le monde le dit. Elle est passée par les mains des médecins, son ventre a grossi, ses hanches ont enflé, un jour c’est sorti, c’était douloureux mais elle a fait face, comme toujours. Un jour l’enfant est sorti de son ventre. Elle a saigné, elle a gémi, elle a cessé ; elle est une mère, tout le monde le sait.

Maintenant, elle réfléchit. Elle planifie, elle fait des plans, elle tire des plans sur la comète. Le ventre encore rempli, de vide pense-t-elle, de matériel disent-ils, elle fomente la suite des opérations. Elle est méticuleuse, depuis toujours, elle est douée pour cela, l’organisation, les programmes, les horaires, très précise, très pointilleuse, sinon tout part en couille et c’est l’horreur, sait-elle. Elle assume bien, tout le monde le voit ; elle est humble, tout le monde applaudit ; elle apprend, bien sage, encore couchée dans son lit. De la méthode en tout, prône-t-elle depuis toujours. Les jambes engourdies se resserrant à peine, elle écoute avec attention, elle nourrit avec précision, elle se lève aux heures dites, elle se couche et s’endort sans demander son reste. Assise, debout, couchée, elle encaisse les embrassades, les larmes de joie, les cris de joie, l’enthousiasme, les cartes de vœux, les fleurs et les chocolats. Elle préférerait recevoir les journaux du jour, au moins cela, pouvoir lire seule et tranquillement les journaux du jour, si ce n’est pas trop demander – les guerres, les famines, les pandémies, trente-cinq mille morts, et cette crise du gaz qui n’en finit pas, qui n’en finit pas, c’est horrible pense-t-elle, pensive en chemise de nuit, plantée là, ventre et jambes et seins douloureux, tendus, au beau milieu du kiosque à journaux, à la recherche des journaux du jour puisque personne, oh non personne ne pense à les lui fournir, mais tout cela, après tout, tout cela, des distractions, assène-t-elle. Lire en est une belle, au moins cela, la lecture est une bonne chose, se console-t-elle, la lecture distrait, édifie et enseigne, la lecture élève ; elle aime apprendre, elle aime réfléchir à ce qu’elle apprend, elle réfléchit, croit-elle.

Le soir tombe parfois sur une douleur encore un peu vive, au fond du lit, là en bas, c’est gênant. Elle n’en dit rien, puisqu’elle préfère poursuivre ses lectures, et apprendre. Puisqu’on a fini par l’entendre et lui apporter des journaux et même des livres, ô joie ! elle lit dans son lit des livres plutôt que d’avoir mal et de se demander pourquoi. Lassée de cette fichue crise du gaz, qu’y puis-je ? de l’épisiotomie, des aréoles, de la montée de lait, qu’en faire ? elle lit de grandes et belles choses, du lourd, du solide, du reconnu, du primé, des philosophes avant de dormir. Désormais mère, des responsabilités supplémentaires, du savoir à acquérir pour pouvoir faire face – remarquable, disent-ils. Aux visites régulières des médecins, six heures du matin, six heures du soir, elle dépose sagement le volume en cours sur la table de chevet ; elle répond aux questions des internes, n’en pose aucune sans y être autorisée. Félicitations des infirmières – quelle élégance, disent-elles ; elle en rosit de fierté. Elle est douée pour cela, depuis toujours elle est douée pour observer, réfléchir, accepter, être adéquate, agir en conséquence et en être, je suis douée, se dit-elle.

Ne pas parler du mal, pense-t-elle. Oublier la crise du gaz et la douleur du fond du lit, ne rien dire et faire face, voilà la solution, pense-t-elle encore. On ne va pas se mettre à enfoncer des portes ouvertes. On ne va pas se mettre à pleurnicher alors que la crise du gaz – bientôt transformée en pénurie, émeutes et guerre, du gaz – préoccupe la planète entière. Le malheur mondial prime sur la montée de lait. Il y a toujours plus malheureux ailleurs, et par ailleurs, le mal est fait. Alors elle pense : oublier cette histoire de gaz. Elle pense : organisation, autres programmes, nouveaux horaires, l’être humain s’adapte et c’est merveilleux. Elle pense : intégrer le nouvel élément dans la vie rangée qui est la sienne ; j’en suis capable pense-t-elle, je vais observer, je vais apprendre, je vais y arriver, il suffit d’y croire et d’y travailler, croit-elle

Elle regarde dans le couloir, elle admire les corps en tenue qui s’agitent, tous agissant à leur manière pour le bien commun, ont-ils autre chose en tête ? Que c’est beau le dévouement, qu’elle est jolie la science, qu’il est compliqué le corps humain et que la mort est triste, songe-t-elle. Qu’il est difficile de vivre sous le joug du hasard ! Le destin, la fatalité, le virage à droite, l’imprévu, les reins qui lâchent, l’AVC, l’emphysème, le cancer du foie, et la crise du gaz, toutes ces choses horribles, horribles, pense-t-elle, s’agrippant de toutes ses forces à l’enfant qui n’en demandait pas tant. Connaître le mal, ne rien en dire, n’effrayer personne, et surtout pas toi mon bébé, décide-t-elle.

Tout se met en place à la perfection. A la mère maltraitante : oui maman. A la sœur nullipare : tu seras sa marraine. Au père qui l’adore : je t’aime mon papa.

Elle pourrait, se dit-elle, se mettre à crier. Elle pourrait faire une scène, des scènes, s’agiter beaucoup, s’ouvrir les veines, se jeter par la fenêtre, jeter le bébé par la fenêtre, mais je ne suis pas comme cela, assène-t-elle. Sourire en coin : il y a toujours plus malheureux ailleurs. Il suffit de chercher un peu, autour de soi, de lever les yeux : elle observe ses compagnes en larmes. Franche rigolade : rassérénée, frimant en diable, elle apprivoise sa jeune gloire de bonne mère. On l’encourage à rester la même : qu’elle est belle ainsi, souriante, paumes ouvertes et seins à l’air et productifs, ce n’est pas tous les jours que, applaudit-on.

En elle-même : je suis toujours aussi belle.

Tout à son triomphe, elle serre franchement l’enfant dans ses bras. Adéquate, elle peut l’être, on attend d’elle qu’elle corresponde aux critères du genre. La voilà mère. Une mère nourrit. Une mère défend. Une mère préserve du mal. Une mère embrasse. Une mère ne contamine pas son enfant de mauvaises pensées, c’est contraire à la loi et elle aime tout ce qui tient en place. Une mère éduque et corrige. Une mère indique à son enfant le droit chemin tracé par les auteurs des livres choisis par la mère. Bien à l’abri sous les draps, l’enfant tétant à la perfection, la tête travaillant à tout rompre, quel mal pourrait survenir ? Tout est en place et je suis au milieu, tout est en place et s’accomplira selon ma volonté ; regarde-moi ma fille, imite-moi, sois ainsi tout comme moi et tout tombera tout droit, à mon image, mal interdit, tu me ressembleras, comme il se doit, ainsi soit-il.

 

Catherine Achtari