Distance

 

 

Du fond de son ventre au centre du mien, il y a bien une distance. Tout le monde le sait, disent-ils. Un jet, un pas, un monde ; j’espère ; moi je ne sais pas. Je ne pensais pas. Par le bout de son doigt il me tient. Je ne lutte pas, déjà prise en faute, déjà les armes font défaut : de son corps j’ai la forme, de sa tête les laids contours, de son ventre je sors, mon origine du monde à moi. Quelle arme ? Moi malade. Lui en jouit. Il s’approprie tout. Je perds déjà. Les mêmes, vous dis-je, les mêmes ! Mais regardez-les donc ! Le beau tableau ! Lui en autre, femelle – et de cela aussi, il jouit, fier comme un pape. Trônant, il me dispose souvent sur ses genoux. Tout est très en place. Le bel agencement fait sourire. Il sourit. Dehors on s’égaille. Mais comme ils s’aiment ! De quoi ai-je l’air ? Je perds, et plus encore : un jour ou l’autre je crie, je mange, je marche, je ne parle pas – parce qu’à qui donc parlerais-je ? Je participe. J’enfle au monde. Une vraie réussite.

Quelle distance ? La honte. Quelque chose tache le beau tableau. Un jour la toile, il fallait s’y attendre, apparaît dans son entier. La vilaine croûte ! Je pleure un peu. L’enflure fait sens contre celui du cadre. Sans rire : j’ai des voix dans la tête. Puisque la mienne ne prend pas, autant se faire à d’autres. Elles me plaisent, elles sont un peu à moi. Et je me prends à penser : le bout du doigt est pressant, trop insistant pour être tout à fait pur. Parlerais-je ? Mais non : le cadre est solide, je le sais ; il est dur ; il ne cédera pas sous le poids de ma peur et je suis un enfant. Lui l’intègre, la peur, nouvelles couleurs, une patine, tout s’adapte, Elle a toujours été très comme cela, vous savez, elle est comme moi et je suis normal, tout est normal. Il est fort, le cadre. Il tient la route, disent-ils. De l’intérieur tient la toile, grâce à moi et c’est un comble, mais pour le reste, une catastrophe, un grand règne crasse. C’est crâne. Ca pose. Ca s’intègre en masse. Ca se regarde beaucoup, ça se croit bien davantage. Ca ne dit rien mais ça cause fort. Ca braille, ça en impose, en grandes flaques. Je n’aime pas ça. Je ne suis pas ça. Je geins un peu. La honte, premier fondement, dans le silence discipliné imposé de lui-même – ou alors ? Un détail m’aurait-il échappé ? Aurais-je dû cesser d’enfler pour mettre un terme à cette violence ? Aurais-je dû me mettre à crier ? Le cri appelant la parole et la parole l’incompréhension pire encore que le silence, je renonce ; j’ai des voix dans la tête.

Quelle distance ? L’éclatement, programmé. Je perds encore. Arrête ça, tu vas encore te faire mal. L’obéissance, enseignement initial, est à double tranchant : elle endort la vigilance du metteur au monde, pris à son propre piège, disent-ils. Lui ravi content, satisfait de son œuvre, repose, prospère. Dedans, dehors, la quiétude, croit-on ; mais la certitude du mal ? Mais le mal ? Qu’on a été bête en renonçant à la mélancolie ! Le premier coup ne viendra pas de moi. Tout à sa suffisance, lui est emmené soudain, sans protestation. L’origine est tout à coup suspecte, sujette à caution. L’origine adorée le démolit ; le maître du monde vacille sur ses positions. Puissance réduite aux dimensions d’un trou. Je crains pour sa vie, je ne suis pas méchante et les murs sont sales : mon obéissance devient dévotion. La sienne est sa perte. L’orgueil prend la place dévolue au courage. Et tandis que, sans honte et bien à l’abri, je parle sa voix, que je pense lui, que je respire à peine l’air autre que celui du trou, le trou aux murs sales que je n’aime pas, je n’enfle plus. J’ai dépassé les bornes. Je suis trop grosse pour le trou où lui se réduit, rendu minuscule. Je suis énorme. Le ciel s’ouvre. J’explose.

Les coups pleuvent. Petite baudruche devenue grande, les voix se déchaînent. A mort l’origine. En fumée part le monde. Je m’en vais.

Quelle distance ? Le départ, à grands bruits. Spectaculaire, fracassante mise en scène. Au loin l’origine. Je cours partout. J’imagine beaucoup de choses. Je rêve : le trou manque. Je n’aime pas la liberté. Je crains la solitude. Je suis un petit soldat. Toute déflagrée que je suis, je saisis mon inconfort dans les limites du corps mien mais mal délimité. Le maître du monde, creusant sa tombe, du creux de mon ventre a troué ma langue. Suis-je autre ? Quelle autre ? Je dois le dire. Je reste muette. Finies les voix dans la tête. L’enfant est mort. Des reliques de la crevure je dois fonder un nouveau monde. A grands coups maladroits, je m’essaie. Lourdeurs, impairs, de toutes mes forces je tends mon corps pour qu’enfin quelqu’un le mange, mais quoi si rien ne se passe ? Combien d’heures à parler ? Combien de déchéance en litres ? Combien, en vain, de grincements ? Un désastre. Je le dis, mais nulle digestion. Je ne passe pas les gorges. Tâtonnant, échouant, et toujours muette, je repense à l’origine. Et quoi hors d’elle ? Inscrite sur mon visage, elle parle à ma place. Tu en as l’air, disent-ils, c’est fou comme ça se voit sur toi, comme tu en es, on n’en doute pas, de cette race. C’est pour ça qu’on te regarde, disent-ils. Je ne parlais pas. Je ne parle toujours pas. Il faudrait plus d’entendement. Une fille, disent-ils. Je ne réfléchis pas. Hors le cadre je ne ressemble à rien. Je ne vais nulle part. Je reprends du poids. Je remballe tout. Retour au trou.

Je suis un petit soldat. Je ne pense pas, moi. J’obéis. Quelle mine, mon dieu, ça ne te réussit pas tout ça, viens par là, assieds-toi là, je perds pire encore. Je suce le doigt, moi. J’y retourne. Ma langue rentre dans le rang et se dépêche de demander pardon. Le maître qui m’aime m’absout d’une paire de claques. Je rougis. Dehors on pleure de joie. Cela lui fait du bien, cela ne me tue pas, cela se voit. Je lui fais du bien. Pourquoi renoncer à cette douleur qui fait sens contre toute attente ? Pourquoi me priver de cette origine ? Se tordant, mes sangs s’autorisent ce luxe-là. Un travers, et alors ? Je n’en suis plus là. Lave-toi les mains. Ca circule en plein. Lave-toi les mains. La honte est tuée, je n’y tenais pas ; me voilà cuite. Lave-toi les mains. A table.

 

Catherine Achtari