Faire les morts

5

 

 

Là ils se reposent (c’est un peu plus tard à la même époque), ils se prélassent au soleil. Ils sont au bord d’un lac laiteux, au pied d’une montagne noire, ils cherchent le repos. On imagine qu’ils sont assis dans les roches, près de la berge. Ils sont assis dans les roches, sur des pierres de porphyre en forme d’hippopotames nains, ils lèvent parfois la tête, ils se laissent bercer par le paysage. La jeune fille te dorlote ou se promène avec toi sur les rives, lentement. Elle a peut-être enlevé ses sandales, elle devait porter une jupe ou un short court fuchsia, tu jurerais qu’elle chantonnait.
Autour du lac, il y a de grands arbres centenaires dont tu ne vois que les cimes et des bancs que tu ne vois pas, personne partout. Là-bas, dans ton dos, c’est presque sûr, ils regardent un muret où lézardent des geckos, alors ça va, oui. Ils regardent le film de l’eau, l’azur laiteux liquide, une brindille qui va flottant, un tronc qui flotte. Pépient des oiseaux (pinsons, pies, geais jasant — toutes sortes d’oiseaux), c’est un enchantement temporaire, pas une renaissance. Ils observent la nature et la nature est insolite, rien de plus.

Comment ton père -, comment ton père n’aurait-il pas remarqué les pieds nus de la jeune fille, la silhouette presque nue au loin sur la rive, la peau lisse qu’on devine sous le short ? Il les remarque. L’air et l’eau et le soleil, le monde désire cette chair. Ton père, plus que tout au monde, la désire. Il imagine la peau, il pense au mouvement des hanches, il voit les fesses jeunes, les chevilles. Il est très concentré, et peut-être triste, quelque chose lui manque qui ne sera jamais pour lui, on s’en doute bien. Aussi, quand elle rejette ses cheveux en arrière ou quand elle se penche pour ramasser un caillou et faire des ricochets, il frissonne de tout son corps, il se tasse sur lui-même. Quand elle a effleuré tes joues de ses doigts, il s’est mordillé les lèvres. Quand elle t’a embrassé, il a manqué défaillir, il a détourné la tête de ce feu, ne sachant plus où poser les yeux, partout cette brûlure. Assis en tailleur sur son linge, les bras croisés sur ses genoux, il a l’air idiot, perdu, universel. A côté de lui, ta mère rêvasse ou persifle la légèreté de la fille, elle ne voit pas le regard du père, elle ne voit pas son front incliné, elle ne voit pas ses épaules tombantes, on se fait trop vite des idées. C’est le début de l’été, ça va un peu mieux, pourtant, ils se serrent l’un contre l’autre. Il n’y a pas de bise, pas de mistral, pas de sirocco. Il fait une chaleur à ne pas pouvoir penser. La rive s’embrase. Où pourrions-nous bien être ? Dans quelle zone du malheur passé ou à venir ? En Suisse orientale, c’est possible, ou dans le bas des Cinq-Terres, comment le savoir ? Ils séjournent avec toi quelque part, ils pensent que cela te fait plaisir, restons-en là.
C’est en Alsace (le sort en est jeté), ils se prélassent au bord d’un lac au soleil, en Alsace. Lui, il voit que tout est nu, brutal, il se dit qu’il n’a pas les armes pour, pas l’armure pour, qu’il va nu sur ce champ où s’entredévorent des bêtes, qu’il n’est rien sous ce ciel où chantent des oiseaux. Et il a chaud, il a froid, c’est une drôle de vie. Sur la terre comme au ciel il n’y a que des énigmes, rien que des trappes où choient des rêveurs. On pense qu’ils retardent comme ils peuvent le moment où il faudra partir.
Tu veux y aller ?
Non, dit-il, pas tout de suite.

Et puis soudain il plonge dans ce lac, il fait des brasses et du crawl à en perdre le souffle, il cherche à épater son monde, personne n’aurait pu l’arrêter. Soudain, il s’est déshabillé et il a plongé. Il a plongé sur un coup de tête, sans prévenir. Quelques secondes plus tard, à quelque distance de la berge, face aux pics qui surplombent le cirque, et comme écrasé sous cette montagne, il s’est senti un peu seul d’un seul coup, il a fait du bruit avec les bras, s’est ébroué bruyamment, il a su que personne ne prêtait plus attention à lui, maintenant il barbote comme un enfant qu’on aurait laissé trop longtemps mollir dans une pataugeoire, il rit tout seul sans nulle envie de rire, il décide de revenir et il nage à rebours sans se presser, il remonte sur les pierres pour aller s’étendre et se sécher, tout simplement, au soleil.
Mais quand il sort de l’eau, quand de cette mortification il se relève et ressort, les muscles encore contractés, le ventre rentré et se lissant le ventre avec la paume, quand vers ta mère il s’avance d’un pas qu’il voudrait assuré, le plus naturellement du monde, dirait-on, écartant le maillot qui lui comprime le sexe, secouant la gaine lourde d’eau qui lui colle au sexe et le comprime, quand il crache du bout des lèvres l’écume tiède du lac, quand il secoue la tête et progresse sur les pierres sous l’éclat vertical du soleil, laissant derrière lui le substrat fangeux d’un souvenir et le scintillement des eaux, on ne jurerait pas, pourtant, non, on ne jurerait pas — qu’au moment où il regarde une dernière fois les hauts rochers cerclant la baie et la jeune fille qui au loin avec toi déambule, innocente, brutale, légère dans son short fuchsia -, on ne jurerait pas qu’à ce moment-là il se soit senti vivant.

 

Marc Van Dongen