Mer froide
Il sourit à la caissière qui fait bip en passant la boîte de thon, les tomates, le pack de bières, le fromage de chèvre. Bip, et elle relève à peine la tête, sourit en retour. Mécaniquement. En continuant les bips. Mais lui il essaye de plonger son regard dans elle, profond jusqu’à sa chair, ses organes, son cœur, son âme. Il voudrait qu’elle le voie vraiment. C’est pas qu’il cherche à la séduire ni rien. C’est juste que parfois, il ne sait plus trop s’il existe vraiment. S’il est humain. S’il est vivant. Alors il essaye de noyer sa peur d’être rien dans la mer froide des yeux des gens
Let’s just not talk about it
Il fait nuit sur la terrasse, quelques étoiles, les lampadaires, le bruit de la ville au loin. La pierre chaude sous mes pieds. Je ne bouge pas. J’essaye juste de rester debout, aussi immobile que possible, histoire de voir si je résiste. Parfois je cherche à me prouver que je peux tenir bien droite sur mes deux jambes malgré la tempête qui me bouscule à l’intérieur.
Parfois j’y arrive.
Je n’ai pas ouvert la bouteille.
Ce soir je n’ai bu que de l’eau. Beaucoup d’eau. Et quand je me balance d’un pied sur l’autre, en regardant la lune, mon ventre fait le bruit de la mer. Un léger clapotis. Mes pensées culbutées par les vagues. Le sable qui picote au bord des yeux.
Je récupère un de tes mégots dans le cendrier et je l’allume. Il reste un bon centimètre de tabac et un peu de toi accroché au bout du filtre. J’ai envie de cette petite douleur. Celle de la fumée pénétrant ma gorge presque vierge. Je fais des trucs comme ça, parfois. Et je ne sais pas si ça veut dire des choses ou si c’est juste une manière de passer le bras à travers les barreaux d’une prison que je me dessine…
C’est ce qu’il y a de mieux à faire
On trempe ses doigts dans le jus des jours mal essorés, des jours morveux, des jours qui chialent pour un rien. On les torche et on passe au suivant en traînant vaguement les pieds. On cherche un passage secret entre les pages du calendrier, un raccourci, une oasis, un peu de répit.
On construit des chemins, grain de sable après grain de sable. Parfois on se décourage. Parfois on aperçoit le paysage qui se dessine au loin, parfois il ressemble à la lumière douce qui s’échappe de nos rêves. Alors on continue. On se dit que c’est ce qu’il y a de mieux à faire, tant qu’il reste des jours à moucher et des grains de sable à semer.
Un moyen de s’apprivoiser
Au bout d’un moment, je me noie. On dirait que je me noie, maman. Regard paniqué, gorge tendue, joues creusées. Suffocation. Et le cœur qui s’affole. Au bout d’un moment le temps ne coule plus comme il en a l’habitude. Il se met à suinter, épais et poisseux. Un jus de plaie géante piétinée par des insectes voraces. Au bout d’un moment je ne suis plus qu’un morceau de viande offerte de ta morsure. Je sais que le coup va tomber et c’est comme si l’attente me faisait souffrir davantage que ta main. Les instants s’égrainent dans le vent orageux. Mon esprit aiguisé décompose chacun de tes gestes, la raideur de ta nuque, tes sourcils froncés, ce rictus tellement particulier. C’est étrange comme dans ta rage on dirait parfois que tu souris. Malgré la haine qui brille à l’arrière de tes yeux. Et je ne peux pas t’en vouloir, je comprends comme ma présence a bouleversé le cours de ta vie. On ne réalise ni l’une ni l’autre ce qui arrive. Je ne saisis pas plus que toi pourquoi je suis là, pourquoi j’ai continué de pousser en toi envers et contre tout. Et je me déteste aussi parfois, mais je ne sais pas comment réparer tout ça, je ne sais pas où me glisser pour disparaître, me cacher de toi. J’ai un peu peur aussi, j’avoue. Encore plus peur des jours qui germent que de tes mains qui tombent. Parfois dans le vaste océan de larmes que j’emprisonne, je cherche une île où tout serait paisible, où il n’y aurait que toi et moi et l’éternité pour se figurer un moyen de s’apprivoiser.
Autant que
Et la colère qui me sort de partout comme une mauvaise fièvre elle n’est pas pour toi ni pour eux ni pour qui que ce soit c’est de la colère contre moi seulement comme un dégoût qui enfle et palpite et mon cœur accélère voudrait bien s’extirper de là s’en aller s’exploser contre le mur cracher les mots par ma bouche pas vraiment assassins les mots juste assez toxiques pour t’empoisonner un peu pour que tu finisses enfin par me détester autant que je me hais.
Quelques flaques
Il se demande à quoi rêvent les chiens qui dorment devant les portes. Il se demande à quoi pensent les chiens qui reniflent le cul des autres chiens. Il se demande si en faisant un effort de concentration intense il pourrait devenir un chien, docile et con, ne plus réfléchir à demain, ni au lendemain de demain. Ne plus rien voir des choses obscènes et gigantesques écartelant le ventre fragile du monde. Il voudrait que plus rien ne coule, ni sang ni larmes, à peine quelques giclées de pisse pour délimiter le territoire, circonscrire les rêves. Et une petite pluie de vie, quelques flaques à laper quand il fait soif.
Le goût du sucre et de la tendresse
Les gens te donnent le tournis. Tu regardes le monde autour. Et puis le ciel. Ça te fait penser à une meringue. Pas à cause des nuages, non. Juste la sensation d’une surface fragile qui se craquelle. Le goût du sucre planqué en dessous, délicieux mais si vite fondu. Tu as l’impression que tout fond. Que tout s’oublie, de plus en plus rapidement. Et les gens courent partout autour de toi à la recherche de choses qui n’existent pas. Tu regardes le ciel en cherchant à te rappeler des détails importants, du goût du sucre et de la tendresse.
Les petites voix
Quand il fume sa clope le soir
sur le toit de l’immeuble
avec la ville à ses pieds scintillante
et la main du ciel doucement posée sur ses cheveux
il se demande parfois
qui il est réellement
un super héros destitué de ses pouvoirs
un type qui pense un peu trop souvent au suicide
ou juste un mec qui vient fumer sa clope sur le toit
le soir en écoutant toutes les petites voix
qui bavardent dans la tête
Toucher sa peau
Elle est du genre
qui baisse la tête
quand elle marche dans la rue
du genre qui s’imagine
que les regards pourraient
la transpercer
comme des couteaux
et elle aimerait que
le monde oublie sa rage
que la ville perde son gris
que ce soit la fête
des bouquets de rires
sous un chapiteau
une piste pleine de sciure
des lions
des équilibristes
un cracheur de feu
des clowns
un lanceur de couteau
qui viserait tout autour d’elle
sans jamais toucher sa peau
sans jamais
toucher
sa peau
Les rêves qu’il suicide doucement
Le réveil sonne
alarme, sursaut
il sent comme des milliers de pointes
de couteaux qui se plantent
dans son ventre et dans sa tête
et un peu partout dans lui
sortir du lit
dehors c’est encore nuit
il avale un café
et écoute son cœur s’accélérer
battre battre battre
combattre
pas encore tout à fait mort
mais il a des choses qui s’éteignent en dedans
et ses rêves qu’il suicide doucement
dans le vitriol des jours
il enfile un pull épais et puis son blouson
il cherche avec ses poings au fond des poches
un peu de force
quelque part dans les recoins
en s’en allant décharger les camions
à l’arrière d’un grand magasin
comme chaque matin
pour gagner sa vie
une vie dont il ne sait plus vraiment
quoi faire
maintenant qu’elle est remplie
de tout un tas de rêves
assassinés
Les racines des douleurs
La folie enfle
je la sens qui pointe
comme une graine qui n’en finirait pas
de germer sous ma peau
et la colère avec
qui monte
jusqu’à la gorge
nouée
c’est ma vie bordel !
j’essaie encore de me faire croire
que je contrôle un peu
que je parviens à avoir l’air
de quelqu’un de bien
quelqu’un en qui on peut avoir confiance
mais tous ces mots sont soudain
si vides de sens
alors jaillissent les cris
les paroles qui ne sont pas les miennes
les paroles qui appartiennent
à la bête à l’intérieur de moi
et toi tu restes là
à tortiller tes doigts
à me regarder avec
tes yeux tellement grands
sur ton petit visage
le rouge à tes joues
les bleus à ton cœur
ton incompréhension
ma rage inexplicable
notre attente de l’instant où
la beauté du silence
saura apaiser les racines des douleurs
Marlène Tissot