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Procédure

 

Le conférencier a regardé autour de lui avec une certaine méfiance et c’est seulement après avoir scruté les visages de toutes les personnes présentes qu'il s'est véritablement senti à l'aise et rassuré. Il avait enfin acquis la conviction que dans cette assemblée ne se trouvait pas de mouton noir.
Il a posé ses mains sur le rebord du pupitre, il s'est concentré, il a pris une large inspiration et a relevé sa tête en nous regardant à nouveau, mais cette fois avec un sourire qui allait en s'agrandissant. Sa voix était étale, mais on percevait par instants de petites cassures qui surgissaient et s'évanouissaient instantanément. Insensiblement, nous fûmes hypnotisés. Il avait cette qualité d’orateur qui instille à l’auditeur l’impression d’être soudainement intelligent. Nous étions sous l’influence d’une berceuse.
L'orateur avançait dans sa démonstration en mettant en évidence les principes généraux qui fondaient sa pensée.
S'appuyant sur une énumération de statistiques, de rapports scientifiques et de références philosophiques, il approchait méticuleusement de son but et construisait les passerelles mentales qui permettraient à l'auditoire d’adhérer à son hypothèse. Je remarquais son indéniable gentillesse que révélait le jeu de ses mains menant un ballet lent avec les paumes retournées et ouvertes en direction de l'assistance. Plus il parlait, plus la douceur et la mélopée de sa voix se faisaient prégnantes. Imperceptiblement, nous fûmes hypnotisés. Il nous entretint de son expérience personnelle et usa de cette émotion que provoquent la proximité et l'empathie. Après une heure, le timbre de sa voix se modifia légèrement, se fit plus nasillard et l’attention de l’auditoire se renforça. On approchait de l’essentiel du propos. Il marqua un temps et lâcha.
« Il faut poser la question de l'analyse quantitative en regard de l'analyse qualitative, ou plutôt ne plus hésiter à enlever tout ce qui pourrait être un élément émotionnel contenu dans le choix. Cet élément est trop empreint à polluer la qualité de notre évaluation. Voilà ce que je veux vous faire explorer ce soir. »
Aujourd’hui, je me demande encore pourquoi je me suis retrouvé dans ce lieu à cette causerie et pourquoi ma présence avait été acceptée ou tout simplement pourquoi elle était demeurée « invisible ».
Comment avais-je abouti à une conférence « semi-confidentielle » sur la bioéthique ?
Ce soir-là, je regardais mes voisins et je constatais qu'ils portaient tous les signes extérieurs d'une classe éduquée et cultivée. Sous des apparences décontractées, et malgré la présence de petits détails « cool » dans leurs habillements, on percevait l'aisance. Il émanait de cette audience, les frissons un peu dangereux de la connivence, les œillades entendues qui s'échangent entre complices et l'excitation de participer à une transgression.
Assurément, le carton d'invitation trouvé dans ma boîte aux lettres devait être une erreur.
Peut-être était-il destiné à un homonyme ?
Pour conclure, le conférencier nous livra une vérité que nous attendions comme un soulagement et celle-ci se résuma en peu de chose.
Une sorte de procédure.
Il était question du don d'organe et de la nécessité de trouver des solutions efficaces contre la pénurie qui frappait ce marché.
Cela se résumait ainsi.
Pour survivre, X a besoin d'un rein et Y de deux poumons neufs.
Z dispose tout cela en bon état, mais il n'est ni malade, ni accidenté de la route, encore moins en coma artificiel. Il est simplement l'habitant heureux d'un pavillon de banlieue avec une balançoire dans son jardin, un bassin avec des poissons rouges et un bac à sable pour la visite de ses enfants le week-end.
Dans la réalité qualitative, la vie de Z est appréciable et donc précieuse.
Les vies d e X et Y sont par contre dévaluées, elles se déroulent à crédit et perdent chaque jour de leur valeur, leurs corps subissant des atteintes dommageables par la faute des organes dysfonctionnels.
Pour le choix d’une greffe, si on applique une analyse quantitative, ne pas utiliser les organes de Z entraînerait à coup sûr la mort de X et Y ; une perte de deux. Par contre, l'élimination de Z à des fins de prélèvement pour implanter ses organes fonctionnels à X et Y sauverait deux personnes au lieu d'une.
Par conséquent, la solution quantitative s'imposait donc.
L'orateur fit une pause et le corps bien soutenu par ses deux bras reposant sur le pupitre, il parcourut l'auditoire des yeux et martela fermement.
« L'analyse quantitative s'impose donc. »
Il y eut un bref silence suivi d'applaudissements nourris. Pas un auditeur présent dans la salle ne s’imagina un seul instant pouvoir être Z.
Mais lentement, tous les regards convergèrent sur moi.

Yves Robert