En latin, « procedere » signifie « aller de l’avant ». Et au XVIIe, « bien procéder » signifiait « bien construire un univers littéraire ». C’est au XXe que le mot « procédure » a pris le sens d’« ensemble d’étapes successives dans la conduite d’une opération complexe ». On songe aussitôt à l’atterrissage et au décollage des avions, à l’informatique, à la linguistique, aux administrations, au commerce mondial. Ce mot n’a alors rien de péjoratif, il désigne des manières d’agir pour atteindre un but utile. On ne parlera pas de « procédures » pour réussir une mise en scène d’opéra, un tableau de Lucian Freud, un roman polyphonique ou un concerto pour violon. On pourrait éventuellement envisager l’usage de ce mot dans une recette de cuisine ou le mode d’emploi d’un meuble acheté chez IKEA. C’est le terme « procédurier » qui exhale des relents âcres de poubelle éventrée : celui qui aime chicaner, qui se délecte dans la dénonciation, qui jouit devant un vide juridique à combler, qui consacre la plus grande partie de son activité à essayer d’obtenir réparation de préjudices qu’il dit avoir subis, qui guette le dommage comme il guetterait l’arrivée d’un sauveur dans une assemblée surchauffée.
C’est au terme « procédurier » que l’on songe en observant ceux qui se sentent exister quand ils vont porter plainte, c’est-à-dire quand ils accèdent enfin au statut de victime. Accéder au statut de victime procure une démangeaison fort agréable, des titillations qui ne sont pas sans rappeler les caresses de l’amour. La libido, qui est recherche instinctive du plaisir sexuel, pourrait représenter une surface claire, dont le verso aux couleurs grisâtres pourrait être suggéré par un terme que je ne retrouvais plus dans ma mémoire et qui, en ce début de matinée brumeuse, m’est revenu : quérulence. Le quérulent n’est ni un hypocondriaque ni un mégalomane ni un psychopathe. Sa seule obsession est d’obtenir réparation. Peu importe l’injustice commise à son égard, car ce qui compte c’est le plaisir de se voir considéré comme une victime, de se voir considéré comme un être qui mérite le respect.
Il y a quelques années, la compagne d’un jeune menuisier se présente dans un commissariat de police, en banlieue parisienne. Elle raconte en sanglotant que des individus se sont attaqués à elle et à son bébé dans un RER et que, découvrant sa carte d’identité indiquant une adresse dans un quartier habité, selon les « voyous », par des juifs, ils lui ont déchiré ses vêtements et dessiné des croix gammées sur le ventre. Les journalistes accourent et trouvent le scoop parfait : des Nord-Africains armés de couteaux ont agressé une femme juive. L’affaire remonte jusqu’à l’Elysée où le président s’empresse de convoquer la télévision pour affirmer haut et fort qu’il mettra tout en œuvre pour retrouver les auteurs de cet acte antisémite odieux. Se suivront sur l’estrade tous les ténors alors en exercice, de Bayrou à Mamère, de Guigou à Huchon en passant par Buffet et le président de la SNCF. Une cellule psychologique est naturellement mise en place et, le lendemain, on peut lire sur les manchettes des journaux à gros tirages « Le train de la haine ». Madame Buffet appelle à un rassemblement contre la barbarie, syndicats et associations se réunissent pour manifester contre la violence antisémite. Mais le doute s’installe. Les policiers répètent que la femme avait des écorchures et des croix gammées sur le ventre et qu’il fallait réagir. Quatre jours après les faits, Marie craque et reconnaît qu’elle a tout inventé. Les six agresseurs nord-africains n’ont jamais existé. Devant le procureur, Marie avoue s’être griffée elle-même le visage, le cou et le ventre avec un couteau de cuisine et avoir tracé elle-même les croix gammées avec un marqueur noir. Marie expliquera aux enquêteurs qu’elle voulait, en agissant ainsi, attirer l’attention de son entourage sur elle, qu’elle avait besoin d’argent et que, balbutia-t-elle, le statut de victime lui permettrait d’obtenir plus facilement des crédits.
Cette histoire est proprement fabuleuse, elle aurait pu exciter l’imagination d’un romancier ou d’un dramaturge car elle montre avec quelle impatience des populations entières attendent le moindre incident, le moindre dérapage pour donner libre cours à une passion triste qui intéressa beaucoup Nietzsche et qu’on nomme « ressentiment ». L’homme du ressentiment cultive son indignation, cette colère qu’il ne peut exprimer. Il suffit d’un lapsus, d’un geste déplacé, d’un mouvement de rage, d’une rumeur, d’une affabulation ou d’un regard trop insistant pour mettre en branle une monstrueuse machine médiatique, judiciaire et politique, pour fabriquer en un clic de souris le bouc idéal, ce bouc dont l’homme du ressentiment a besoin pour évacuer sa rancœur, ses frustrations, sa fureur étouffée. L’histoire du « Train de la haine » qui a déclenché une hystérie collective, mettant le feu aux poudres, des plus basses aux plus hautes sphères de la société, cette histoire aurait pu inciter les pros de la com à un peu plus de retenue, ce que les « torrents de merde » qui inondent actuellement la vie politique française contredisent allègrement.
Marie n’est pas une quérulente, elle ne se délectait pas dans la dénonciation, elle ne jouissait pas devant un vide juridique à combler, elle n’avait pas l’habitude de téléphoner à la direction des transports publics dès qu’un bus avait une minute de retard, elle n’avait pas l’habitude de porter plainte au tribunal des droits de la personne dès que sa candidature pour un emploi était rejetée, elle n’avait pas l’habitude de téléphoner à la régie d’immeubles dès que les voisins du dessus recevaient des copains pour faire la fête. Je ne connais pas le dossier de cette fille ni les détails de son existence, mais il ressort de sa déposition qu’elle avait besoin d’argent et que, pour satisfaire ce besoin, elle aurait pu obtenir plus facilement des crédits en accédant au statut le plus immédiatement accessible à une jeune maman pauvre, aux nerfs fragiles, borderline et sans doute un peu cinglée : le statut de victime.
Dans sa dérive, Marie a compris une chose essentielle : la survenue d’un dommage peut être monnayée et vous apporter d’importants bénéfices. Elle n’a pas cherché, pour cela, à rejoindre une association ou un groupe de pression pour exiger de nouvelles lois. Il lui a semblé qu’une demande de réparation de préjudices pourrait, à elle seule, la faire exister. Peut-être y songeait-elle depuis longtemps, à cette demande de réparation de préjudices. Peut-être en rêva-t-elle des nuits entières. Et les images de victimes de la faim, de la sécheresse, de la violence conjugale, des dictatures, de la ségrégation sexuelle, raciale ou ethnique, du sida, du tsunami, de la guerre et du capitalisme débridé, ces images qui tournent en boucles sur l’écran des téléviseurs, des ordis et des smartphones du monde entier ont-elles poussé Marie à construire le projet de sa vie : être enfin reconnue, avoir enfin une identité, recevoir ce qui lui est dû. Pourquoi n’y aurait-elle pas eu droit, à cette reconnaissance, à cet amour ? Car la société a une dette à mon égard, devait se dire Marie, elle doit me donner ce à quoi j’ai droit. C’est un scandale qu’elle ne me donne pas de quoi me satisfaire pleinement. Quand je vois toutes ces belles ceintures, ces débardeurs classe, ces sacs Longchamp, ces taille basse Dolce & Gabbana, ces costumes Gucci, ces chemises Paul Smith, ces Tod’s, ces lunettes Armani, ces pantacourts Roberto Cavalli, pourquoi n’y aurais-je pas droit ?
Marie a cru qu’en inventant son histoire d’agression antisémite et en allant déposer sa plainte dans un commissariat de police, la société lui rembourserait enfin sa dette, ce à quoi elle a vraiment droit, foutredieu ! Ce serait un plaisir pour l’esprit d’utiliser ce singulier fait divers pour « bien procéder », c’est-à-dire « bien construire un univers littéraire », raconter une histoire exemplaire de notre temps, ce temps où l’on rêve d’effacer la frontière entre vie privée et vie publique et où Marie se sent encouragée à dire : « Mon projet n’a rien d’insensé ». Elle achète alors un marqueur noir et prend un couteau dans le tiroir de la cuisine. Elle n’attend pas qu’un dommage lui soit causé pour se faire accusatrice, porter plainte, intenter une action, assigner et imputer. Marie sent-elle sur sa peau délicate les caresses d’amour que son petit ami menuisier ne lui fait peut-être plus ? « Aller de l’avant » ne peut signifier qu’une chose pour Marie : franchir une limite. Limite qu’elle franchit résolument en emmenant son bébé dans le « Train de la haine ».
Antonin Moeri