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Pour solde de tous comptes

Madame  ne conservera pas l'usage du nom patronyme de son mari mais retrouvera son propre patronyme de naissance...
Il n'a fallu qu'un peu plus d'une semaine pour que la trace blanche laissée par l'alliance s'estompe. Je croyais que seul un long temps d'exposition au soleil serait nécessaire à sa disparition. Mon pouce ne cessait de tâter la peau lisse de l'annulaire où l'absence du bijou me rendait à la solitude. L' espace libéré par le métal  l'inquiétait ; il s'agitait donc en vain, ce pouce,  grattant machinalement l'autre doigt, et ce, dans la rue, au cinéma, sous la douche, dans le lit, au lever, pendant les baignades... Le bijou,  discret, à l'or martelé, avait toujours glissé trop facilement, avant, lorsqu'il avait encore un sens. C'est pourquoi, obstinément, durant les premières journées de séparation, le pouce a vérifié sa présence. Mais au bout d'une quinzaine de jours, il a arrêté son manège et retrouvé une certaine sérénité : il avait finalement oublié le cadeau qui avait scellé l'union.
Sur les biens immobiliers : Madame et Monsieur ne possèdent aucun bien en indivision. L'appartement est gardé par Madame qui assurera maintenant seule le loyer. Meubles communs : Madame et Monsieur ont procédé à la répartition des meubles tel qu'il a été indiqué dans la liste jointe en annexe à la convention temporaire. Mon piano mes roses mes livres mon divan mes casseroles mon vin blanc et rouge et rosé, toi, tu ne bois pas... Aucun bien en indivision, juste des sentiments...Qu'est-ce que ça vaut la douleur devant la loi ?
On ne pouvait pas rompre une telle promesse sans un geste dramatique, comme celui de s'emparer de l'anneau entre le pouce et l'index, le retirer, dans un triomphe désespéré, et le lancer par la fenêtre, aussi loin que possible. L'alliance dessinerait un vaste trait d'or dans les airs, un arc jubilatoire, une manière de griffer le jour choisi par le destin pour  précipiter la perte. C'était tragique, c'était ma lecture préférée de l'échec de notre relation : l'amour, ça ne dure pas chez les humains.
Pour les enfants : Il est rappelé que les époux, ayant eu ensemble trois enfants, décident d'exercer conjointement leur autorité parentale..... Bon, c'est vrai, pathétique plus que tragique, le geste, certains y verraient du gaspillage, en tout cas la preuve  de mon irresponsabilité. Pourtant le sort de l'anneau perdu quelque part sur la terre  était aussi le mien : où allais-je trouver ma place dans le nouveau monde que m'offrait mon mari ? Dans cet immense espace de liberté, d'émancipation,dans cet exil ? Il s'agissait en réalité d'un ultime sursaut de rébellion avant l'effondrement : jeter l'alliance comme je m'étais fait jeter.
Conformément aux dispositions de l'article 268 du code civil, Madame et Monsieur déclarent révoquer les donations qu'ils se sont mutuellement consenties ainsi que tout autre donation qu'ils auraient pu se consentir au cours du mariage sous quelque forme que ce soit... Le brûler aussi, du moins tenter de le faire car l'or est un métal dense et inaltérable dont la fusion ne peut s'atteindre que par une température extrêmement élevée. Mais le passage par le feu, après l'air, avait un caractère symbolique assez satisfaisant. Livré aux braises de l'âtre, l'anneau aurait perduré, résistant de toutes ses forces pour ne pas fondre et s'égoutter au travers des grilles, vers d'autres cendres, qui ne sont bonnes qu'à l'engrais.
Dans ce cadre...il est expressément convenu que les décisions concernant les enfants devront être prises communément selon la procédure de concertation mutuelle...Le droit de visite est laissé totalement libre...A la charge pour le père d'aller chercher les enfants et de les reconduire au domicile de la mère. Ou le piétiner dans la terre, dans la boue, dans un bac à sable de cour d'immeuble, parmi les mégots et les seringues ; ou le noyer, dans une rivière, comme j'avais noyé le premier pan de ma vie consigné dans un cahier, juste avant de rencontrer celui qui deviendrait mon époux, pour marquer le coup, pour me prouver que tout ce qui avait existé avant lui devenait caduc et vraiment négligeable.
Conformément aux dispositions de l'article 268 du code civil, Madame et Monsieur déclarent révoquer les donations qu'ils se sont mutuellement consenties...
Comme j'avais expressément consenti à te sacrifier celui qui était mon amant. Il ne m'avait fallu qu'un peu plus de huit heures pour que je quitte ses bras et que je t'offre ma vie. Tu étais venu me chercher à la gare, tu n'avais eu aucun geste entreprenant et pourtant, j'avais succombé immédiatement à l'émotion devant ton profil aigu et le potentiel de passion qu'il recelait.
Comme j'avais expressément consenti à te donner ces enfants avant même que tu les désires, avant même que tu imagines qu'ils te rendraient heureux. Il avait fallu un peu moins de douze heures pour que je mette au monde chacun d'eux, durée qui s'est révélée semblable pour le premier comme pour le dernier, et qui a confondu la sagesse populaire selon laquelle les derniers accouchements sont plus rapides et moins douloureux que les premiers .
Les frais seront partagés de moitié... Il avait fallu quelques infimes secondes pour que celui que j'avais aimé la moitié de ma vie m'annonce Je ne veux plus vivre avec toi, le martèle abruptement, comme si ce ton martial était vraiment nécessaire pour que la signification s'imprime en moi. J'ai dû reconnaître par la suite la pertinence de cette répétition. Moi-même je ne cessais d'ânonner en écho Il ne veut plus vivre avec moi, et j'étais assaillie: il ne m'aimait donc plus ?Pourquoi? Depuis quand ? Depuis quand ne m'aimait-il plus ? Incompréhension fondamentale dont nul mot, nulle parole du décisionnaire n'avait auparavant laissé augurer le risque.
Mais surtout détresse devant la défaillance de mon cerveau, qui s'était jusqu'alors montré un fidèle allié ; il était devenu un outil détraqué, qui avait cessé de transmettre les informations à ma conscience, par je ne sais quelle aberration particulièrement perverse.
Hébétée, ahurie, atterrée, anesthésiée. Je n'ai pu que me réfugier dans le ressassement d'un amalgame de mots, sans en comprendre le sens ni même les implications  sur les jours , les mois, les années à venir. Encore abrutie par la déclaration catégorique que rien en parole n'avait préparée, j'ai erré dans la ville, dans les lieux habités, en quête d'explication...il devait bien y avoir quelque chose à comprendre dans ce revirement brutal du destin, quelques signes avant coureurs, quelques déclarations que je ne n'avais pas su interpréter, quelques attitudes que je n'avais pas décryptées.
A l'affût des couples et des familles, j'ai déambulé dans les rues, cherchant chez les autres, dans l'observation de leurs gestes, de leur comportement, l'intelligence de l'amour qui m'avait si terriblement fait défaut. Couples  muets à la terrasse d'un café, couples surmenés par une progéniture galopante au restaurant, couples jeunes et épris, ne résistant pas à l'attrait de la peau de l'autre et se collant , s'immisçant l'un dans l'autre en une quête irrésistible de sensualité, la main se faufilant sous le court T shirt, dans le pantalon ajusté, enserrant le cou la taille, empoignant les fesses...Couples amoureux et vieillissants, couchés à côté de moi sur la plage et s'imbriquant étroitement l'un dans l'autre, malgré la flétrissure des années, à tel point que j'ai dû détourner le regard ; maris dociles fléchissant la tête sous les reproches aigres de leur femme ; femmes avenantes ouvrant leur sourire comme elles le faisaient de  leur corps à l'arrivée de l'homme ; couples homos , altiers, en harmonie sur fond de mer et de vacances ; Papis entraînant Mamies par la main et les invitant à visiter le centre ville ; mères fatiguées rejetant le dernier né dans les bras d'un père encore alerte ; mères plus accaparées par  leur copine que de l' enfant,  le confiant sur un ton de revendication féministe  au géniteur.
 Je suis devenue la voyeuse de la vie des autres pour comprendre quelque chose de la mienne. Mais ce que j'y trouvais n'a fait que confirmer mes craintes: il ne m'aimait plus depuis longtemps ; bien en deçà de la fatigue, de l'habitude, du temps qui passe. M'avait-il imaginée en dehors de lui ? M'avait-il  un jour aimée ou s'était-il conformé à l'idéal hérité de ses aïeux, par esprit de famille ? M'avait-il aimée ? Ou souhaitait-il juste être accompagné et soutenu, réconforté, rassuré  de ma présence indéfectible?
Sinon : depuis quand ne m'aimait-il plus ?
Cette question me harcelait et mes nuits sont devenues le terrain d'investigation de mon histoire : Passer au crible fin le moindre souvenir, chercher la faille, le sourire forcé, réinterpréter ce qui avait été des moments de bonheur, d'aventure, d'amour et se dire Depuis quand ? Les mots n'avaient plus de valeur, les mots d'avant, il y avait eu imposture, et maintenant c'était le silence. Seul  mon cerveau affolé fonctionnait en électron libre. Il lançait chaque soir une recherche frénétique de ce qui aurait pu être un signe prémonitoire.
Je prononce donc votre divorce à cette date du ...
Il avait fallu quelques fragments de seconde pour que j'articule OUI, trois voyelles rondes et sonores qui consacraient le choix joyeux de me soumettre au joug, attelée à l'homme que je souhaitais aimer jusqu'à la fin.

Mais le soleil de l'été avait poursuivi son travail immuable et peu à peu l'annulaire recouvra un hâle uniforme.

Véronique Folmer