coaltar


On entend presque les oiseaux

 

La procédure anéantit le sexe — et l'amour.
Mais l'amour y survit mieux car il sait pousser sur d'étranges débris. Le sexe, ça j’en suis sûre, ne survit pas aux formulaires.
Je l’ai, le formulaire, je l’ai dans la main, je suis dans la file depuis une heure au moins.
La procédure anéantit le sexe qui jaillit et grandit contre les terres non défrichées.
Nous deux, couchés au sol, tu te souviens ? C'était quand nous étions vivants.
Les formulaires donnent la nausée. Il suffit que j'aperçoive leurs contours propres en ordre pour avoir mal à la tête. Je ne comprends pas la moitié des mots, j’ai beau me pousser dans tous les sens, me rétrécir encore, je n'entre pas dans les cases.
Même mon nom est trop long.
Y'en a que ça rassure. Au moins on sait où aller, c'est ce qu'on m’a dit. C’est bon de savoir par où passer. Un peu comme descend la merde qui sait où tout se termine.
« La procédure, vous comprenez Madame, on peut pas faire sans, sinon c'est du n'importe quoi, ça part dans tous les sens, on sait plus où on en est. »
La procédure anéantit le bouillon impatient de la vie, le grouillement, les débordements du corps qui s'exprime. Couper court pour éviter tout risque d’écho. Colorier sans dépasser.
De quoi devenir folle, c'est ce qu'ils ont dit en tout cas, quand ils m'ont couchée là.
Et qu'ils ont récité l'heure des repas.

Vous êtes-vous déjà coupés avec une feuille de papier ?
C’est ce qui m’est venu à l’esprit quand je suis entrée dans leur bureau.
Ils étaient deux, ils m’ont offert un verre d’eau. Ce qu’ils m’ont expliqué ne parvenait pas jusqu’à moi, peut-être seulement la moitié des mots, les autres je ne les ai pas laissés venir trop près, parce que je savais.
La procédure anéantit les rêves. Je ne peux pas vivre sans eux.
M'allonger au soleil et languir, fumer lentement une cigarette la tête en arrière. D'une main gratter le sable aux formes sans cesse renouvelées, de l'autre caresser les cheveux des enfants, indéfiniment.
Je suis le rêve, je suis l'échappée belle aux ailes ébouriffées, j'ai traversé tout ce qu'il y avait à traverser pour arriver jusqu'ici. Je pensais que ça suffirait. Je ne peux pas vivre sans eux.
« Madame c’est la procédure, on ne peut rien faire pour vous, il nous faut ces papiers et le bon permis, valable, sinon pas de regroupement familial. Fallait y penser avant, avant de venir. »
J’ai serré les dents contre le verre, pour ne pas hurler. Ce n’était pas une mauvaise idée. Le sang dans ma bouche apaise un peu la rage et une chaleur étrange descend dans ma gorge. J’ai craché devant eux quelques morceaux à la place des insultes et de la haine. J’aurais voulu vomir aussi, mais rien d’autre n’est venu. C’est le sang bien sûr qui les a impressionnés.
Mes enfants ne viendront pas, ils ne les laisseront pas.

Je comprends, oui je comprends. C’est à cause de mon nom, qui fait résonner mille autres mots et qui ne peut pas entrer dans vos formulaires étriqués. Et le nom de mes enfants est redoublé. Je veux pour eux la plaine où le ciel tombe à genoux. Que feraient-ils ici, n’est-ce pas, dans vos bureaux immondes ?
Ils sont venus me prendre et m'ont couchée là, loin de l’office. On entend presque les oiseaux. Ma tête alourdie ne tient plus très bien, ils ont soigné ma bouche. Je n’ai rien à regarder, j’attends.
J'attends la piqûre du jour et le chant puissant de la ville, demain matin, et je partirai bien sûr, car je suis comme tout le monde. Ici je n’ai que mon corps, perdu déjà.
Je n’ai donc rien à perdre et j’ai fait tout ça pour rien.

Céline Cerny