Pour Yves Velan
Le capitalisme n’a pas de projet.
Le capitalisme a des buts, appelés objectifs au sein des entreprises.
Le capitalisme vole de succès en succès en atteignant ces buts via les procédures et les objectifs.
Les buts atteints par le capitalisme peuvent être qualifiés de réussites, mais pas toujours.
Lorsque l’économie s’effondre, ainsi en 1929 et quelques fois plus tard, on ne parle pas d’échec, on parle d’effondrement.
Lorsque le Mur s’effondre, ainsi en 1989, on parle d’échec, de projet non accompli, de buts non pertinents, d’objectifs contraires aux lois de la gravité.
Réussir c’est, chacun selon ses moyens sans fin, accumuler du capital petit ou grand à court ou moyen terme.
On peut accumuler du capital au travail dans un travail fait pour ça. On dit alors qu’on travaille dans les affaires.
On peut accumuler du capital au travail dans un travail sans rapport avec ça, la soudure par exemple. Ce capital n’en est pas un, c’est un salaire, mais on va voir ce qu’on va voir, à ce train-là l’intérêt sur l’épargne extirpée des salaires au forceps prend le statut de plus-value car on peut dire n’importe quoi tout le temps du moment qu’on rend.
Le capital des entreprises est géré par celles-ci n’importe où.
Le capital du travail est géré at home. On élabore alors le budget familial, ou du ménage. On en contrôle une première fois les comptes. Auditeur et audité sont consubstantiels sous les 75 watts qui éclairent les projections de graillon comme autant de pépites.
Une gestion réussie est un succès à l’échelle du ménage. On hésite à écrire que c’est une réussite. Le but de la gestion ménagère est l’atteinte d’un équilibre entre les dépenses et les recettes, les out et les in, les moins et les plus. Quand les premiers sont plus élevés que les seconds, on dit qu’on est dans les chiffres rouges. Si les seconds dépassent les premiers on est dans les chiffres noirs. Cela est réel dans un ménage monoparental sans enfant comme dans une entreprise de trente mille salariés, par exemple. Ces trente mille salariés rentreront chez eux tôt ou tard pour élaborer le budget, non de leur entreprise mais de leur chez soi, c’est-à-dire de leur ménage, ou famille.
Là où travaillent ces trente mille salariés travaillent des salariés qui élaborent le budget et contrôlent les comptes de là où tous travaillent.
L’élaboration du budget familial et le contrôle préalable des comptes ménagers constituent un travail non rémunéré.
Une fois le travail terminé, le budget élaboré et les comptes préalablement contrôlés, on a recours aux services. Il y a des lieux pour ça, de moins en moins. On peut aussi procéder depuis chez soi en utilisant des services dits en ligne dans les pays francophones ou on line sur territoire helvétique. On paie alors cette ligne afin de payer impôts, assurances et autres sans être payé pour ce travail qui permet aux services de ne pas payer in situ quelqu’un pour le faire. L’argent ainsi payé à ceux qui sont payés par ceux qui ne le sont pas permet aux services d’en acheter d’autres, généralement dans des domaines éloignés du primitif. Le service des eaux achète des satellites qui diffuseront des films achetés par le service du gaz. C’est un succès sans précédent dans l’immédiat, qui ne trompe pas. C’est une réussite si satellites et films sont rachetés illico par un laboratoire pharmaceutique.
Les services permettent de diriger le flux de l’argent gagné au travail et budgétisé et contrôlé chez soi vers ce qu’il est convenu d’appeler des caisses, lesquelles sont aussi des services et ventilent le flux, vers les caisses notamment.
Les caisses (mais pas seulement, cf. infra) se partagent les grandes étapes de ce qu’il est convenu d’appeler l’existence : la naissance (ici envisagée sous l’angle de la maternité), la maladie, le chômage, les impôts et la retraite. Incidemment, le décès relève d’un service mais pas d’une caisse, éventuellement d’un fonds. La caisse a cependant son rôle à jouer, auprès des proches survivants.
La maternité est reconnue par toutes et tous depuis le Magdalénien comme une pratique socialement utile car propre à perpétuer l’espèce. La caisse qui paie celles et ceux qui s’y livrent – en aval et en amont de la parturiente – est alimentée aussi bien par celles et ceux qui mettront au monde que par celles et ceux qui s’y refusent ou n’y parviennent pas. Il y a là un impératif qui n’est pas sans rappeler certains mythes, en peinture, en musique, en littérature et autres et partout. Grâce à la maternité, en effet, le ressentiment des plus démunis fait une pause. La maternité stricto sensu et la maternité comme paradigme ont donc un précieux rôle de lubrifiant à jouer et c’est ininterrompu.
Un enfant mis au monde est plus qu’un succès, c’est une réussite, à moins qu’il ne soit mort-né ou autre. Il entre sans tarder dans le budget ménager où une ligne est déjà tracée pour lui, depuis que le test s’est révélé positif. Le souhait est émis devant le petit corps rouge et bleu qu’il bondira de succès en succès et connaîtra la réussite sa vie durant.
On relèvera que les neuf mois précédant la mise bas sont eux aussi l’objet de la sollicitude du marché. Vêtements, gymnastique, prothèses, médicaments, nombreuses sont les choses et les services nécessaires à la future maman.
Mieux encore, en attendant l’immortalité qui seule pourra permettre de parler de réussite Totale, les banques du sperme, d’ovules et autres sécrétions nécessaires à la vie permettent de saisir celle-ci à sa racine et de la gérer à flux tendus, de sorte qu’avant d’être conçu, né, vivant et six pieds sous terre, on peut déjà puis encore servir.
La maladie n’est pas payée en tant que telle. On paie le traitement des symptômes liés à la maladie, en partie d’avance mais c’est compliqué. Le fondement de la caisse maladie est donc l’appréhension, d’une affection des bronches par exemple, corroborée par l’obligation, légale. On n’espère pas échapper à l’affection mais la remettre entre des mains ad hoc, en salle commune, à deux lits, à un lit, c’est une question de choix, c’est décidé lors de l’élaboration du budget et du contrôle des comptes ménagers. L’appréhension de l’affection n’est que faiblement réduite par le payement à la caisse maladie de la somme obligatoire + les soins et conforts complémentaires a posteriori qui permettent par exemple de traiter un cancer des os par homéopathie dans une chambre à un lit.
Les termes de succès ou de réussite n’ont de sens, dans un tel contexte, que pour les praticiens. Ainsi un amputé dont les deux mains greffées retrouvent leur sensibilité n’a pas rencontré le succès, il a rencontré un chirurgien. Pour l’amour de l’art, l’amour de soi et en vue de développements techno scientifiques prometteurs, pour lui, le chirurgien a pris un risque, via le patient, et rencontré succès et réussite, via le patient encore, qui n’en peut mais. Court, moyen et long termes sont dans un tel cas des concepts non pertinents. Ils ne pourraient être correctement utilisés qu’immédiatement après la greffe, par le décès du patient par exemple. Si celui-ci tient bon plus d’une semaine, c’est ce qu’on appelle « déjà un succès ».
Le chômage est payé à ceux qui ne travaillent pas mais ont travaillé par ceux qui travaillent encore et ne travailleront bientôt plus. Ceux qui ne travaillent pas le savent parfois, ceux qui travaillent encore l’ignorent souvent, quoique. Le chômage n’est pas une honte sociale mais demeure un handicap psychologique quotidien, pour le chômeur. C’est la raison pour laquelle celui-ci tire d’un budget élaboré vaille que vaille et hors contrôle une somme en constante diminution pour voir les promotions de près en se faisant petit petit.
Rappelons que le chômeur cherche du travail et paie une assurance-maladie, entre autres. La maladie n’est en effet pas moins fréquente, en puissance (appréhension) et en acte (dans un dortoir de maladrerie), chez ceux qui ne travaillent plus que chez ceux qui travaillent encore.
Le chômage n’est pas un succès mais c’est une réussite quand on en sort. C’est une réussite rétrospective, laquelle est vite happée par la nouvelle activité qui engendre ou peut engendrer des troubles de l’encéphale, des breakdown, voire des burnout.
Avec cet humour qui n’appartient qu’à eux, les Nord-américains ont coutume de dire que dans la vie il y a deux choses auxquelles on ne peut échapper : la mort (on y reviendra ci-bas) et les impôts.
On distingue les impôts directs et les impôts indirects.
Les impôts directs sont appréhendés sans peine dans le budget ménager, avec un peu plus de peine dans le budget des entreprises qui paient des comptables pour ça, calculer le montant des impôts directs entre autres à payer ou ne pas payer.
Les impôts sont aujourd’hui prélevés par ce qu’il est convenu d’appeler l’Etat. L’Etat récolte les impôts. Ceux-ci lui permettent de construire des routes, de récolter les ordures ménagères, d’ouvrir et de financer des musées, des hôpitaux, des crèches, des écoles, des instituts, des laboratoires, des centres de perception des impôts et bien d’autres choses encore.
Le calcul des impôts directs est effectué sur la base du travail de ceux qui vont payer mais ne sont pas payés pour calculer, et contrôlé une fois encore, mais pas pour toutes, par ceux qui sont payés pour ce faire par les impôts de ceux qui payent sans l’être.
Le prélèvement des impôts indirects se fait sans cesse et partout. Au cœur même du ménage, la moindre manipulation engendre tôt ou tard le prélèvement d’un impôt indirect.
Pour le ménage, l’impôt en soi n’est ni un succès, ni une réussite. L’un et l’autre ne le sont que pour ce qu’il est convenu d’appeler l’Etat quand il estime que le montant des impôts récoltés permet d’assurer le payement des intérêts de l’intérêt de la dette.
Ainsi, l’impôt est plus qu’un succès, c’est une réussite pour les créanciers de ce qu’il est convenu d’appeler l’Etat lorsque celui-ci parvient à payer les intérêts de la dette, les intérêts de ceux-ci, ad nauseam et toutes choses égales par ailleurs.
La retraite a plus d’un point commun avec la maladie et le chômage (cf. supra). La santé du retraité est souvent moins bonne que durant les années de travail car celui-ci n’est plus là pour combler l’incommensurable ennui et donc assurer une satisfaction minimale au corps et à l’esprit. On aime en effet non pas se rendre utile mais se sentir tel.
A moins d’avoir consacré une part importante de son budget ménager à une assurance complémentaire de troisième type par une épargne spéciale versée non plus à une caisse mais à un fonds, on est soumis à une réalité paradoxale, douloureuse pour beaucoup : le temps libre et le revenu sont plus ou moins équivalents à ceux du chômeur mais c’est pour toujours et pas pour longtemps. Cela dans certaines têtes prend l’aspect d’un traumatisme d’autant plus grave qu’avec la mort qui dort dans le même lit et prendra bientôt sa place, le retraité a toutes les peines du monde à mettre, c’est une métaphore, un pied devant l’autre. On retiendra aussi que si le chômage n’est plus à craindre à cet âge, celui de la retraite, la maladie se dessine au contraire avec plus de netteté, sur le mur de la salle à manger par exemple, et l’appréhension peut devenir panique et la panique horreur sans nom.
On ne saurait éluder la question du terme, de la retraite en particulier et de la vie en général. Sa dimension sociale est moindre aujourd’hui que les cimetières sont balancés à tout va dans les campagnes environnantes mais sa portée financière va croissant avec la déréglementation des pompes funèbres qui permet au futur défunt de décharger sa famille de toute préoccupation d’intendance quand la dernière heure a sonné, puis les suivantes. De plus, l’introduction de la liberté du commerce dans les nécropoles a permis de réduire le coût souvent excessif, c’est-à-dire artificiel, des choses et des gestes qui accompagnent ce qu’il est convenu d’appeler le dernier voyage. La camarde échappait aux lois de l’offre et de la demande, c’en est fait.
On peut enfin parler de réussite Totale c’est-à-dire d’une série ininterrompue de succès petits et grands sans solution de continuité 24 h.a.d. 7/7 le siècle durant et jusqu’aux nébuleuses les plus lointaines, sans cesse on voit monter des étoiles nouvelles, certains affirment qui ont lu l’Asie que la vague qui caresse les côtes de Bretagne est la même que celle qui déferle sur le littoral Adamantin : ce n’est ni un succès ni une réussite mais là où j’échoue
Notes
1. Précisons pour la commodité de l’exposé que « succès » s’entend ici comme réussite à court terme et « réussite » comme succès à moyen, voire long terme, mais pas toujours.
2. On entend par « pertinence » une adéquation conceptuelle Totale aux lois du marché (dites « naturelles »).
3. L’insistance mise à qualifier le contrôle des comptes ménagers par le ménage de « préalable » vise à clarifier une opération, le contrôle, qui ne saurait avoir de terme, si ce n’est par prescription, et dont l’essentiel se déroule dans les bureaux, du fisc on l’aura compris.
4. Ces étapes s’encastrent dans, ou entre, d’autres étapes, comme l’école, le travail, les vacances, la consommation avant les caisses, etc.
5. Il est intéressant de noter que dans un tel cas, celui par exemple d’un bébé trisomique, on ne parle pas d’échec mais d’âge (celui de la mère), d’alcool, d’ADN ou de fatalité.
6. On suppose ici que la comptabilité analytique est adoptée et maîtrisée par les ménages, qui permet de connaître le pourcentage occupé dans les dépenses par les Pampers, les pots, les crèmes et les multiples choses nécessaires au développement harmonieux du poupon, au centimètre carré.
7. Rappelons que le lexique procédural Total établit un subtil distinguo entre ces deux acceptions : le breakdown est un stress mâtiné de rock bottom (dépression nerveuse de très haute définition), le burnout est un breakdown auquel se greffe, parasite, la non-reconnaissance par les supérieurs de la victime du travail accompli (par celle-ci).
8. D’où les buts bipartisans et avérés de la politique étasunienne : la mort des impôts et la naissance de l’immortalité par downloading de la conscience vers des choses inaltérables.
9. Aux trois premiers piliers de l’Islam (la foi, la prière et l’aumône) correspondent en Suisse les trois piliers assurant la gestion des plus de 65 ans : l’Assurance Vieillesse et Survivants (AVS), la caisse de l’entreprise (en gros 1/3 - 2/3 entre employeurs et employés dans le versement d’une somme qui sera rendue vaille que vaille au cotisant retraité, à sa veuve, à ses enfants ou à d’autres à moins d’avoir été réalisée dans le béton, dit « la pierre »). Le troisième pilier est à bien plaire : celui ou celle qui pense dépasser l’âge de la retraite, en faire un champ de roses et mourir guéri verse régulièrement à une structure de gestion financière, par exemple une banque, ce qu’il ou elle veut : ce ruisseau alimente une rivière qui se jettera dans le champ de roses visé plus haut.
10. C’est-à-dire non pertinent, cf. note 2.
Jean-Jacques Bonvin
(Une première version de ce texte a paru dans le numéro 9 de Carnets de bord.)