Miel et fange
Eux croient qu’ils ramuzent. Ils raclent. Ils sarclent. Cynisent. Puis défèquent, décantent. Eux remettent cent fois le métier sur l’ouvrage, non, c’est l’inverse qu’il faut dire, pas faire, plus personne ne sachant. Ils écrivent, donc ils souffrent. Ils creusent l’œuvre-sillon. Puis laissent mûrir leurs lignes saintes en douves tamponnées. Honni l’inox ? Everything goes, tout fait l’affaire. Tant que ça rapporte. L’écriture contemporaine s’accommode de n’importe quel contenant. Tant que ça triture le dogme autoréférentiel. Feindre de s’y trouver, sans. En être ou pas. Tatati. Ou pas. Distanciation obligatoire.
Eux savent attendre et se poster aux post-avant-gardes, enfants de l’Alpe quand ça les arrange, authenticité du roc, fierté virile du poète que ravage la force pénétrante de la plume. Eux. Les jeunes écrivains diplômés de mon pays. Feu de tout bois, surf, pop, top, cool, distance, arnaque, stéréotypes revisités, chemise noire de rigueur, crin hirsute, ils ont appris à se vendre avec leurs exercices de style, ils ne rechignent pas à la lèche. Marchands de tapis délicieusement iconoclastes. Et prudents, très prudents.
Les autres ? Foutaise. Mépris automatique. Les autres caquettent, ils n’écrivent. Ce sont des « écrivains du dimanche », des sentimentaux, des tâcherons qui radotent et attendent une reconnaissance tardive. Forcément ridicules. Et ne parlons pas d’elles. Toutes galvaudent. Ne savent extraire le suc. Souffrent-elles assez pour mettre bas l’enfant texte ? Elles pêchent par superficialité ou par excès dramatique, c’est selon et c’est raus, loin, dehors. Frétillantes, sautillantes, d’autres elles. Si celles-là, trop enclines au soleil, cherchent à graffiter le buvard d’une plume taquine, elles agacent vite les eux. Qui les chassent alors aussi sec d’un revers de la main autoritaire, d’une chiquenaude propulsant ces taons posés sur leur peau pâle et fine, forcément. Peau de soie du créateur intouchable, indéfinissable.
Ce geste dit la hantise que provoquent moralistes, esprit de conversation et femmes éveillées chez Rastignac lancé à la conquête des villes. Et quand Jaromil panique, ça despotexte.
Au filet, quelques prises
Août allonge déjà toutes les ombres. A deux heures, celles des châtaigniers mangent une portion plus considérable des contrescarpes de la vallée. Août déjà te fait mal, le grand teinturier. Sa rouille attaque les capillaires. Seules les plantes grasses sur les escaliers du village se défendent. Et, toujours, le lierre, l’épicéa, le pin. Des constants. Et le houx, rare farfelu, triste luron vert sombre.
Tu souffres cet incendie annuel en silence. Tu en prends acte. Tu observes les mises à feu.
Tandis que l’été s’amenuise, des mains ailleurs partout s’accrochent aux tripes des camions. Elles tiennent malgré les chocs, elles sont l’espoir même. Passer la frontière.
Marins en mer, boire
Tu ne veux pas t’envisager sérieusement dans l’acte d’écrire. Pas ici. Ce serait immoral. Tu veux seulement changer la peine en sang d’encre. Un sang capté, pris à jamais aux fibres jolies du papier. Un sang qui n’irait plus par les rues, qui ne se perdrait plus en vain. Il en dégoutte de toutes parts.
Marin outré, bleu, outremarin mal éduqué. Forcément italien. Bleu bu apaise ta viscérale appréhension de l’inconnu. La fait danser. Son goût de l’excès chasse ton blues. Tu as fait cette année l’expérience du monstrueux. A ton niveau. Mais le monstrueux. Si tu veux en revenir, si tu veux reconquérir ton humanité, adresse-toi à Cervantès, à Rabelais, à Erasme. Administre-toi sans tarder ce mélange, vulnéraire efficace pour les inquiets de ton espèce. Puis chasse les monstres. Purge le jus sale des rencontres bileuses. Comme ce faussaire imbu à la posture autoritaire. Vomis les intégristes autant que les faiseurs.
Reviens à toi, Bloody Mary, remonte ! Une fois à la surface, souviens-toi des phalanges refermées, vrais harpons, grappins aux châssis des poids lourds, aux tuyaux des fonds de cale. Souviens t’en. Vois la crispation des mains qui porte un vouloir vivre, qui tient d’un désir digne. Ecris pour ces mains-là. Ecris pour les mains.
Impossible élitisme et goût douteux
Pour comprendre ce qui t’est arrivé, tu entreprends, brutale, une odyssée sous la protection des Moires, un retour vers ton passé, qui ne ressemble pas à ceux qu’il te plaît d’essorer continuellement. Sur les ondes périlleuses, grisée par le vertige du viatique, tu trouves entre autres ceci. Qu’une publicité télévisuelle, montrant quand t’étais ptite une nageuse célèbre sortant de l’eau turquoise, corps doré, ruisselant, musclé, sourire prônant les qualités d’une marque de maillots de bain ou les forces désaltérantes d’une boisson gazéifiée tu sais plus, t’inspire et t’érotise, aujourd’hui encore son souvenir, avec force, plus, plus qu’un poème. D’où te vient cette propension à l’image ? Cette excitante faute de goût ? Tu ressembles à tout le monde né avec la Télé. Gérard Lanvin qui marche à l’ombre te jette en rut. Mais ici, à présent, quelle envie de boisson gazéifiée, « goût honnêteté », te pousse à une confession si aberrante et dénuée d’intérêt ? Démagogue, va. Tu ressembles, impudique, aux gens de la Télé.
Tu veux comprendre ce qui depuis toujours te leurre. Et regarder en face ton engouement latin pour la lumière facile et la frivolité. Ce qui te chicane, tu es enfant de ton époque. Une époque que tu détestes. Un temps qu’un excès de gravité ne risque pas de plomber. Un temps d’amnésie et d’oubli. Un temps où légèreté et culte du soi font vertu. Consumériste et effréné, ce temps des privilégiés, où triomphe, mortifère, l’insoutenable puberté de l’être.
Par tes inclinations, tu diffères si peu des jeunes artistes de ton pays prospère, si oublieux des mares aux cochons où il pataugeait avant la banque. Ces artistes designers, installateurs, performeurs, dénégateurs, qui se pavanent le i-cordon blanc fiché aux tympans et glissent visqueusement de biennale en expo, d’arachide en or en art a-discursif.
A la bourse du fantasme cependant, tu ne cotes pas les images avec les mêmes critères. Eux se concentrent sur les faits qu’ils maîtrisent. Descriptions, voyages intérieurs, chants du nombril éventé, sonorités disloquant le vide. Sérieux du travail. Carrières, châteaux à Marienbad. Prises de risques mesurées. Elégance étudiée. Toujours savoir rester prudent. Loin, surtout loin du sémantique.
Ecrire, tricher. Ecrire, tricher
Et-moi-je-veux-na-ger/En-core-une-fois-a-vec-toi
Arno
« Je veux tisser pour toi de petits tableautins d’ocre et de corail tendus de fils bleu nuit, je veux texter cette vie avec toi. Vie de chien pour presque tous. De chihuahuas gâtés pour quelques uns, portion infime. Je texterai, nous texterons, tisserands, brodeuses, Pénélopes un brin hystériques, certes, mais cultivant le sperme de joie sans plus jamais la honte que lui imprimèrent jusqu’ici les bourdons, prétendants fallacieux emphallés de Reine écriture. Majesté dont ils semblent oublier qu’elle se plaît aussi à servir les gens simples, les gens de mauvais goût, les gens qui ont besoin de se distraire, de nager, de danser, de reprendre leur souffle. Quand la hyène leur laisse un souffle, un temps pour le jeu, le recueil, avant de leur ôter d’un coup de dent la vie. »
Ainsi scandait une cigale invraisemblablement amoureuse de l’été. Elle pleurait l’extinction des feux qu’août partout boutait. Ainsi fredonnait-elle au nez et à la barbe fourchue bien sûr, mais puante aussi, d’une martiale fourmi rouge, d’un frelon, d’un jeune écrivain diplômé de son pays, prêt à tout pour singer -il disait parodier- les maîtres. Il en sourdait un grésillement de guimbarde.
Tu écoutes distraite. Ton oreille se détend et s’amuse. Tu reconnais cet enthousiasme. Il te file le sourire aux lèvres, oui ça passe de l’oreille à la bouche.
Tu songes à Gargantua, à Quichotte, à Madame sur son île en forme de sandale, fabuleux double fabulé par Milena Agus. Tu te dis qu’heureusement, les écrivains qui, peu à peu, tuile à brique, te permettent de rebrique-à-braquer ta cahute, d’y mettre des fenêtres par lesquelles entrevoir une issue à ce sale voyage que tu fis en fort mauvaise compagnie, ces écrivains-ci infusent sans autre origine que celle du cœur caché.
Venus d’aucun pays, ils délivrent de l’Alpe, ils délient les langues, ils donnent de l’air aux muets. Humanistes, ils attestent le rire comme éthique. Ils ne cherchent pas à séduire ou à tuer la mère. Ils célèbrent la vie jusqu’au tréfonds de l’urne.
Vision soudaine d’une main pressée. Va pour signer l’autorisation de séjour d’un demandeur d’asile.
Cette main, celle d’une employée de la Confédération, d’un fonctionnaire cantonal, d’une secrétaire de commune, j’entends, cette main triche. Elle gruge. Elle fraude.
Consciencieuse patte d’une fourmi sans mépris des cigales, mue par un courage instinctif, main comme préconsciente du jeu des forces et des faiblesses, main anonyme indocile, qui signe. Du nom d’une personne qui, à cet instant, est toute dans sa main.
La main personne-personne main sécrète un document sésame pour que quelqu’un quelque part puisse se tenir debout. Humain, né de l’humus.
Sylvie Délèze