
« Tout comprendre, c’est tout mépriser ». Nietzsche ne se borna pas à être le contempteur du nihilisme. Il en fut aussi l’ange. Disposition qui cristallisa notamment dans l’évocation de l’Art. « La vérité est laide : nous avons l’Art pour que la vérité ne nous fasse pas périr ». « L’existence et le monde ne sont justifiés qu’en tant que phénomène esthétique. »
Comment le nihilisme nietzschéen s’accomplit-il au cinéma ? Quand tout se répète, non selon le toujours neuf éternel retour mais l’usant retour du même. Quand la monotonie du montré est redoublée par le montreur. Quand le quotidien de l’homme de somme : l’obsession du feu, l’eau cherchée au puits de plein vent, l’enfilage taiseux des couches de vêtements, la charrette et son cheval qui renâcle sous le fouet, le plein jour comme un degré de l’ombre, le travail le travail le travail le travail le travail, la flamme à la mèche, l’escabeau à la fenêtre, la poignée de secondes installée à demeure, les ongles qui épluchent les patates brûlantes, l’oubli de la facilité qu’il y aurait à mourir – quand ledit quotidien est vu à travers les mêmes cadrages, les mêmes distances, les mêmes rythmes, les mêmes angles, le même découpage. Quand tout se passe comme dans un assemblage mécanique animé d’un mouvement de friction de deux pièces métalliques que rien ne distingue, sinon que l’une est plus dure, plus abrasive. Quand la forme use le fond, à le faire disparaître, et qu’elle reste seule, vêtue d’un gris magnifique entre le fer et la perle.
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Début janvier 1889, Nietzsche se jette au cou d’un pauvre vieux cheval que son cocher fouette méchamment, et s’écroule, frappé d’hémorragie cérébrale – « J’entre dans l’automne merveilleux » écrira-t-il.
Plus tard et ailleurs, sous une lumière de soupirail, un cheval de charges qui vaut pour tous les autres, et c’est pourquoi à son garrot ballote comme un pendu, même invisible à nos yeux, l’apoplectique en pleurs de Turin – un cheval va rendre les coups et, se faisant, mettre non pas un terme mais une note d’épouvante à ce terrible conte pour enfants qu’on appelle la vie quotidienne. Ce ne sera pas la jubilatoire mort de Dieu mais le mors aux dents, quand la bête rechigne et ne veut plus rien savoir de l’histoire de somme où la marneuse espèce humaine l’a précipitée avec elle.
De ce moment de refus, l’écurie se rapprochera, à coller ses naseaux aux carreaux, la maison n’aura plus d’entour. Et malheur à ceux qui sont une nuance, ils ne connaîtront l’obscur où se blottir ni le noir où finir, mais un demi-jour pérenne qui squatte la poussière, de part et d’autre de la table-mangeoire, où un vieux et sa fille, attelés par l’immémoriale complicité du sang et de la condition, frottent de leurs doigts la peau durcie des pommes de terre froides – avec la foi du charbonnier.
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Il faut être fidèle à la mémoire de ce qui un jour nous a transi, a écrit Serge Daney. Au XVe siècle, c’est au cadavre, à la charogne qu’on donnait le nom de transi. En forçant un peu, on peut interpréter la phrase par une fidélité à ce qui nous a laissé pour mort. Et selon le sens qui se dégage de sa construction : parce que laissé pour mort. Y a-t-il donc une rigor mortis accueillante, une aimable sensation de froid ? Oui, la Poésie, répond Emily Dickinson. Et le « passeur » de Rio Bravo d’acquiescer, fermant les yeux.
Pour Béla Tarr, au contraire, quelle est l’unique solution plastique à ces mots passionnés ? Un cercle de ténèbres. L’espace réduit à une auge d’ogre sur quatre pieds, que nul n’oserait appeler table. Une faible source de lumière l’éclaire, alors qu’il n’est de jour qui ne se soit éteint, et d’abord le jour calendaire qui jusqu’à peu grenaillait en tempête la fenêtre. Enfin, deux corps mutiques qui grattent la suie des tubercules qu’ils ne mangeront pas. Ils hantent plus qu’ils ne survivent. Et la hantise fait qu’ils luisent. C’est leur fidélité sans choix à ce qui les tue. Car il ne suffit pas de payer la vie de sa vie, il reste après quelque dette, réglée sous la phosphorescence froide du feu follet – c’est la Loi de la plus-value naturelle.
Jacques Sicard