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Frère noir, frère blanc

Césaire

Brouhaha et mouvement brownien autour d’un monumental buffet d’après conférence dans une université québécoise, an du Seigneur 1971. Lustres, portraits de grands hommes curieusement petits et lointains au fond de lourds cadres dorés ; on croit les voir par le gros bout de la lorgnette. Le conférencier célèbre subit avec humour les assauts de ses admirateurs et des journalistes.
« Maître, permettez-moi… Yvan Joly-Joy, professeur titulaire de littérature francophone à l’Université du Québec à Cinq-Ruisseaux, et l’un de vos plus fervents admirateurs. Si vous voulez bien… m’autoriser de votre présence dans notre Belle Province pour…à propos de votre dernière œuvre… j’ai publié un article… », bafouille un individu à tête de poire louis-philippienne.
- Je suis très honoré… Laissez-moi d’abord, cher Monsieur, vous présenter mon frère blanc…
- Frère blanc… dominicain ? je présume… Mes respects, mon Père, veuillez m’excuser, il est si difficile de reconnaître un ecclésiastique, maintenant qu’ils se vêtent comme tout le monde…
- Ne présumez pas trop vite, mon cher professeur, et ne vous excusez pas. Je n’aurais pas l’audace de prendre par le bras un véritable ecclésiastique ! Je les respecte, mais de loin ; non, monsieur Théodore, que voici, je vous l’ai dit, est mon frère blanc. Mais rapprochons-nous du buffet ! Parler une heure entière donne faim ; et soif ! »
 On s’écarte pour le laisser se servir à la table. On l’y soumet à tant de saluts, félicitations, courbettes, révérences et questions, qu’il ne trouve pas le temps d’avaler un seul amuse-gueule. On brandit des livres, on exige des dédicaces, on plonge à la recherche de stylos tombés sur le parquet.
« Ainsi, Maître, vous avez réussi à cacher au monde que vous avez un frère…blanc ? Mais, c’est vrai qu’il vous ressemble, quand on n’en reste pas au premier regard ! C’est… pardonnez-moi si… enfin, on n’imaginait pas que vous puissiez avoir un frère blanc ! »
Les enfourneurs de petits fours luttent à qui avalera le plus vite pour clamer un avis :
«  Il n’y a pas besoin d’y regarder deux fois, voyons, la ressemblance saute aux yeux !
- Je dirais même saisissante… »
S’insinuant comme un serpent pour atteindre le buffet, une main suivie de colliers et d’un bras maigre me sépare de mon frère noir; quelqu’un en profite pour voler ma place et le cercle se referme autour de l’écrivain. Quelques acharnés, frustrés de ne pouvoir s’approcher du grand homme, se contentent de m’entourer, me pousser, me déséquilibrer, m’éloignant du buffet.  Faute de grive noire, on plume le merle blanc :
« C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ?  Un noir ne peut avoir un frère blanc ! Qu’en dites-vous, monsieur Théodore, vous qui êtes le prodige en question ?
- En général, non, en effet, mais il y a tant d’exceptions… – tenez, chez Faulkner, rappelez-vous ce planteur…
- Vous êtes un des lointains cousins du Maître, peut-être ? Les Africains disent frère pour cousin, n’est-ce pas, monsieur Théodore ? Il y avait sans doute  parmi vos ancêtres un esclave africain.
-  Merci de me l’apprendre, mes parents me l’ont caché !
- Mais si je ne me trompe, monsieur Théodore…
- Théodore Millet, pour vous servir…
- nous nous sommes déjà vus… ici même, dans cette université…
- où  j’ai l’honneur d’enseigner, et le double bonheur d’entendre et de rencontrer l’un de mes écrivains préférés.
- Et de le toucher, et serrer sa main dans la vôtre !
- Mais si c’est votre frère… enfin, puisqu’ il est votre frère,comment se fait-il que vous ne l’ayez jamais vu avant aujourd’hui ?
- Hm… les voies du sang et du destin sont de grands mystères. Mais il vient vers nous, demandez-le-lui. »
L’assidu questionneur à tête pointue s’élance vers son héros pour que personne ne s’en empare avant lui :
«  Maître une dernière question, je vous prie, la dernière je vous le promets, pour le livre que je vais entreprendre…Saint-John Perse est né à Basse-Pointe, en Guadeloupe, et vous-même à deux îles de là, à Pointe-à-Pitre, quelle coïncidence, ces Pointes… L’auteur d’Anabase est-il votre double blanc ? »
Le supposé double du nobélisé se tord de rire :
« Bien au contraire ! Je suis le Caliban de cet Ariel. Vous pouvez le publier. Le-Caliban-de-cet-Ariel. Quel titre pour un chapitre de votre ouvrage à venir !
Le pseudo-savant prend le large.
«  Promenons-nous un peu, propose mon frère noir en me prenant par le bras. Les mondains qui vous entouraient prétendent connaître mes écrits, y compris le pitre au chapeau pointu qui dit préparer un bouquin sur moi,…Tous ont pris l’air de regarder voler une mouche imaginaire quand j’ai prononcé les noms d’Ariel et de Caliban. Je leur pardonne de n’avoir ni lu ni vu ma Tempête, mais pas d’ignorer celle de Shakespeare.
Je voudrais lui dire que la haine des Québécois pour les « maudits Anglais » est une excuse commode à la paresse où ils se complaisent. Mais lui :
« Connaissez-vous la dame âgée  qui a dit que nous nous ressemblions comme deux frères ?
- Non. Elle est d’ailleurs partie. Que les Esprits la bénissent, où qu’elle soit !

Philippe Renaud