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Samouraï

 

Le jour fixé, pour saluer une dernière fois Tanaka Akitoki, quelques-uns de ses anciens voisins se dirigent vers le cimetière du village. Personne ne pleure le mort. Tout n’est que sécheresse et solennité. Sur la pierre tombale, simple, à côté de son nom, on a gravé en lettres noires : Repose en paix. Du mort, il ne reste guère autre chose que cette pierre, une générosité éteinte et un petit portrait.
Le plus terrible est de voir un jeune homme insensible devant la tombe, bouche bée, les yeux secs. C’est choquant ; il devrait s’arracher les cheveux et répandre un déluge de larmes. Son attitude apparaît comme un manquement à la plus élémentaire décence.
Et pourtant on imaginerait mal un être plus débonnaire, plus conciliant que le défunt. Si quelqu’un avait exigé de voyager sur son dos le temps d’une journée, sans doute l’aurait-il obtenu. Akitoki était prêt à donner sa dernière chemise à la première réquisition. C’était un être doux et gentil, prenant les hommes pour des anges, s’accusant de défauts qu’il n’avait pas, exagérant les qualités d’autrui. Un grand cœur qui vivait sans relâche dans un monde idéal. On le prenait pour un faible et il l’était - par peur de blesser.
Il montrait une terrible lâcheté dans la défense de ses intérêts, n’hésitant jamais à les sacrifier pour des gens qui riaient de lui. Ayant horreur des disputes, il se soumettait en tout, « par politesse » nasillait-il.
C’était un génie de la naïveté, affirmait-on pour le flatter. Il avait aussi de multiples défauts, ses amis avaient soin de les rappeler. Il va sans dire qu’il était influençable. Akitoki, qui avait hérité d’une magnifique propriété de l’ingénieur Tanaka Hiroshi, son arrière-grand-père, était la meilleure chance de profit pour les habitants de son village. Vérité qui s’établissait d’elle-même et qu’on ne discutait pas : il était riche et ses voisins avaient besoin d’argent. Lorsqu’il devait enfin admettre leur ingratitude, Akitoki ne manquait pas de prendre la faute sur lui, ne voulant pas paraître en colère.
Sa générosité finit par le mettre dans une situation insupportable.
La nature vomit des flammes glacées. Des ondées de feu crevèrent et engloutirent les terres sous des torrents de pluie rouge. Après ce cataclysme, le village n’était plus qu’un désert atomisé.
La dépense pour reconstruire devait être excessive ; le généreux Akitoki l’assumerait presque toute. Il se livra à ses concitoyens, leur donna tout son argent, comptant sur leur gratitude.
Il paya pour crever la bouche ouverte.
Peu avant la fin des travaux, il se trouva les poches vides, sans ami, sans soutien. Et il commençait à ne pas croire exactement tout ce qu’on lui promettait.
Ses voisins ne réfléchissaient pas, ils digéraient. Ils ne voyaient que ce qui justifiait la légitimité de leur banquet. Le pire avait toutefois été l’idiot qui les avait engraissés sans même récupérer les miettes qui tombaient de leurs babines grasses.
Akitoki se serait fâché de bien peu de chose auparavant, il ne se fâcha plus de rien. Il avait été atteint au plus profond de son être par la traîtrise de ses concitoyens. Il ne quittait pas son village des yeux ; son imagination lui peignait des tableaux noircis de malheurs. Et il sentait son abandon, son impuissance, son vide… Il n’avait plus qu’un seul désir. Personne ne le regretterait.
Il avait cru pouvoir s’en remettre aux hommes. Il finit par s’ouvrir le ventre devant eux, tripes dehors, sans pour autant éveiller leur compassion.
Il emporta dans sa tombe le mépris public. On vendit sa maison, un Américain de passage récupéra une de ses maîtresses, un Allemand la seconde.
Mais son fils Tanaka Kinaki reste indifférent devant sa dépouille. On déchiffre seulement sur son visage l’expression de l’ennui. Une quinzaine de villageois s’empressent autour de lui, guettant sa réaction. Ils ne perdent pas l’occasion, même en cette circonstance, de se moquer des Tanaka, avec mille gestes bouffons. On dirait que tous ces gens sont ivres.
Kinaki parcourt du regard ce public pitoyable. Il va bondir sur eux, les frapper, les piétiner… Non. Il se détourne. L’innocence, la pureté, l’insouciance ou la lâcheté l’emporte. Constatant que sa haine, pour peu qu’elle existe, n’est que passive, ceux qui font cercle autour de lui continuent à le narguer. Insensible à leurs ricanements, Kinaki murmure quelques mots à voix basse. Il quitte la région peu après, et cela pour longtemps.

*

Un matin d’averse torrentielle, à des années de distance, Kinaki est de retour. Il regagne l’ancienne demeure familiale qu’il a rachetée un mois auparavant.
Au premier abord, il semble rude, grossier même, en tout cas il ne cherche pas l’élégance. Il est habillé pauvrement mais porte à la ceinture, sur le côté gauche, deux sabres, un grand et un plus petit. Ce détail amuse beaucoup les villageois. Kinaki paraît doué d’un peu de stupidité et de vanité. Il est trapu, laid, et ne dit rien sur rien. C’est sa façon de penser.
Les bavards prétendent qu’il a tenté de devenir un auteur de mangas. Ils se réjouissent, ces renseignés, de savoir qu’il a si mal choisi sa carrière. Désabusé dès son premier pas dans cette carrière, il s’est sans doute joint au troupeau des mécontents, des blasés.
Une fois de retour, on l’entend prononcer ces paroles : « Je ne resterai pas longtemps parmi vous - et son ton est plein d’une gravité mystérieuse. Quand je vous aurai fait comprendre la valeur d’une vie, je vous dirai adieu et retournerai à Tokyo. »
Les personnes présentes lèvent les yeux au ciel d’un air ironique et rient avec affectation. Les plaisanteries tombent sur lui sans pitié. Exquise courtoisie des gens simples…
Kinaki ne revient pas seul. L’accompagne dans son « pèlerinage », une jeune aveugle épousée, dit-on, dans un instant de désarroi. Chose cruelle pour une femme, elle n’est pas belle. Elle a les traits gros, le nez surtout. Les bonnes âmes prétendent qu’il a enflé à force de renifler l’odeur de Kinaki.
Le couple fait la tournée de tous les villageois, ce qui dure plusieurs jours, et certaines personnes se vexent de se voir préférer leurs voisins. Ils se haïssent les uns les autres et se nuisent réciproquement. Pour satisfaire tout le monde, Kinaki organise un immense banquet.
En effet, un soir, une affluence de mal peignés inonde la rue étroite qui enserre la demeure de Kinaki, bâtie sur les hauteurs. Naturellement, voilà toute la maison sens dessus dessous : les cuisiniers préparent leurs plats et Kinaki a retenu des musiciens. Les invités arrivent en causant, gesticulant, les poings levés jusqu’aux yeux affamés. Ils se groupent dans les diverses parties des pièces, selon leur rang social. On ne comprend pas un mot à leurs discussions. Quelques-uns observent le silence, considèrent tour à tour ceux qui pérorent, et attendent, un peu interloqués.
Entrant dans la salle de réception, ils flairent une odeur de viande et s’attablent dans la splendide orgie. Les potages finissent par arriver - couleur de morve dans des plats de bronze émaillé. Les invités les portent aussitôt à leur bouche. Ils semblent avoir oublié Kinaki. Tout à leurs assiettes fumantes, que leurs doigts boudinés tiennent levées, ils offrent le spectacle d’hommes dont l’appétit est un élan incontrôlable et qui méprisent leurs couverts parce qu’il paraît plus distingué de boire à même le plat. Kinaki, en les voyant engloutir, trouve presque incompréhensible qu’on ait pu inventer un instrument aussi inutile que la cuillère.
Avec une dignité qui s’allie parfaitement à leur prestance, ils se jettent sur la nourriture et mangent à genoux ou écroulés à même le sol, et surtout à toute vitesse, dérangés par les serveurs, invectivés et invectivant. À part ces injures, la plupart ne disent rien, d’abord occupés à avaler, le tour de la bouche graisseux comme des culasses. Quelques-uns sont vautrés autour d’une table, échangeant d’insipides propos d’ivrognes, débitant des maximes séniles, des dictons ineptes…
Tous sont contents.
Est-il jouissance plus fascinante que d’observer une foule entière se livrer au bonheur ? Kinaki contemple le festin qu’il ordonne, il charme les oreilles par le son des instruments, les yeux par des spectacles de danse, les palais par d’exquises saveurs. La moelleuse et douce pression des coussins investit les corps ; et pour que les narines prennent part à la fête, des parfums variés embaument les salles où est offert ce repas qu’on pourrait dire funèbre.
Tout au contraire les plaisirs de Kinaki sont modérés, discrets, intérieurs et à peine sensibles au dehors. Oui, il goûte pour son propre compte, dans cette faune, des joies très particulières, un sentiment que rendent extrême et qu’activent certains souvenirs. À un moment, il s’absente de la fête. Les invités n’entendent rien, ne voient rien. Il sort de la maison, descend la rue en pente, et suit un lacis de chemins peu fréquentés où il se retrouve très bien. Il se promène près d’une heure, puis revient vers la maison.
Pourquoi son regard devient-il dur lors de sa flânerie ?
Les choses ont été réglées de telle sorte qu’on croit à un buffet où les consommations seront gratuites. Cette illusion subsiste jusqu’à la dernière minute. Chacun rêve de friandises inconnues. Tout le monde sait maintenant que les mangas de Kinaki se vendent par centaines de milliers et qu’il est débordé par les demandes d’interviews arrivant de tout le Japon. On pourrait attribuer ce succès à son talent… Les jaloux affirment qu’il est plutôt dû aux nombreuses et puissantes relations du dessinateur. L’honorable assistance convient à l’unanimité que c’est là une injustice.
Vulgarité morale. Au premier arrêt des mâchoires, on sert des plaisanteries obscènes sur la femme de Kinaki. Les villageois se bousculent et hurlent pour placer leur mot. Sasaki Genjo, le fragile employé de mairie, paraît si sobre, les premiers temps, qu’il passe pour un étranger ou un convalescent. On voit se trémousser de liesse les rides de Wakizaki Etsuya, qui s’est levé, pointe la tête en avant et fait gesticuler le corps mince qui sert de manche à son énorme moustache. On aperçoit aussi le faciès plissé et pauvre de Narita Yumako, laquelle ouvre la bouche pour lancer un de ces cris qui, d’ordinaire, expriment son opinion.
Une sensation de malaise se propage dans toute la salle, à l’entrée d’un monsieur en habit bleu, avec des boutons brillants ; d’une grosse femme en kimono blanc ; de deux adolescentes taillées sur le même patron et parées de kimonos de la même couleur. Il s’agit du maire, Urakami Ashihei, de son épouse et de ses filles.
- Et d’abord, pardonne le passé, dit-il en guise de bonjour à Kinaki.
- Mais bien sûr… Le ciel est bleu, il fait bon, la paix règne, nous sommes entre amis, entre honnêtes gens.
- Ah ! mais est-ce que tu plaisantes ? demande Urakami Ashihei. Tu es calme, tu as l’air de parler sérieusement…
- C’est le cas.
Urakami Ashihei s’assoit en face de la table et se met à manger frugalement. Il ne cesse de regarder son hôte avec mépris. Quelle mine dégoûtée ! Et ce petit ton sec qu’il prend pour refuser un bol à saké… Il est plus aimable d’ordinaire. Quelle mouche le pique ? Peut-être le souvenir du père de Kinaki, dont il a encouragé la ruine.
On mange. Le bruit des conversations se mélange à celui des bouteilles qui se vident et des mâchoires qui se remplissent. Kanaki considère cette fête lugubre où la gaieté déborde. Les convives s’élancent sur la bière et la viande, recommencent à s’empiffrer, incapables d’épurer leurs grossières habitudes. Leur faim se comble ; ils chipotent un bout de tempura, picorent des edamames, étanchent leur soif avec du genmaicha. Ils respirent ; depuis trop longtemps ils n’ont autant bâfré et autant bu.
Ils sont tous amis ! c’est le vin qui le dit.
Les villageois se souviendront toujours de cette journée. Pas seulement grâce au festin, la fête, la joie, la satisfaction ou le fracas des bouchons de champagne qui chantent au rythme des jurons les plus féroces. Ni même à cause de cet éclat sauvage, ténébreux, dans les yeux sombres de Kinaki.
- J’en ai connu des lâches !.. s’écrie soudain Urakami Ashihei avec une franchise contraire à sa profession. Mais tu en es la quintessence ! Eh ! Kinaki, tu iras chez les démons !
- Nous y sommes déjà, murmure la jeune épouse aveugle.
- On vous enverra encore plus loin.
Les villageois l’étudient avec curiosité, puis reportent leur attention sur la nourriture. Kinaki desserre les dents, dans l’intention évidente de répliquer, mais il se tait.
- Pourquoi tu ne réponds pas ? Ton père, lui, parlait trop !
- Une mouche était entrée dans ma bouche, voilà pourquoi.
La salle entière frémit d’amusement, gronde d’hilarité.
- Très bien. Alors, selon toi, je suis si peu important que je ne mérite même pas un mot. C’est bien ça que tu as voulu dire ? Soit, le maire n’est pas quelqu’un d’important. Mais toi… ? Comparé à ton père, quel progrès d’intelligence ! On passe du bulot à la crevette.
- Oui, je suis petit, laid et idiot : on ne peut malheureusement s’abstraire de son époque.
La compagnie régale Kinaki d’un grand éclat de rire.
Puis cette poignée de poètes gloutons vomit contre Urakami Ashihei ses sarcasmes envenimés. Il a beau leur rappeler sa qualité de magistrat, il ne les incite qu’à s’égosiller de plus belle. La conséquence inévitable d’une telle situation est un vacarme dont rien ne saurait donner une idée. Le maître des lieux ne paraît guère s’en inquiéter.
Cependant, sa compagne tremble, devient rouge, semble craindre quelque chose. La figure de Kinaki change alors rapidement et se couvre d’une pâleur mortelle. L’expression d’une colère non exempte de méchanceté succède à celle de sa gentillesse et de sa naïveté.
À la fin, on se calme ; l’orchestre se tait. Tout le monde commence à se moucher, à regarder autour de soi, repu jusqu’à l’indigestion. Les visages expriment une attente trop solennelle - ce qui est toujours de mauvais augure.
Kinaki s’incline respectueusement :
- Mes chers amis, en guise de digestif, laissez-moi vous raconter un conte. Il y a bien des années, un jeune homme, dont le père était mort à cause de l’ingratitude de ses concitoyens, a quitté sa région pour la capitale. Plutôt que de s’abandonner à sa tristesse, il avait décidé de rester fidèle à son père et de le venger. Pour cela, il avait choisi de se faire oublier pendant une longue période, durant laquelle il fut la honte de sa famille, vivant dans la rue, exerçant les métiers les plus mal payés. Seul, assis sur un vieux carton, il regardait le soir vers son village… Comment agirait-il, lui si faible ? Mais il avait promis, il avait juré sur la tombe. Il ne pouvait oublier. En grand secret, il composa des poisons violents.
Ce début frappe les auditeurs. Pas d’autre mouvement de part et d’autre. L’émotion est très forte. Cet être à la souffrance secrète a assez de maîtrise pour ajouter d’un ton glacial :
- Céder à la crainte de la police, avoir peur du flagrant délit d’arsenic, lui semblait déshonorant. Mais il n’était pas un assassin. Il passa des heures à chercher à se connaître sous cet angle. Après avoir vu clair en lui, il pensa au remords. « Pourquoi en aurais-je ? se disait-il. Ils ont provoqué le suicide de mon père, je dois solder mon compte envers eux. Je ne laisserai aucune dette non remboursée. »
Ayant dit, avec un respect marqué, Kinaki s’éloigne un peu de ses convives. Ivre de rage et de tristesse, son visage ne respire pourtant que la politesse.
Craintive, sa femme l’écoute cependant avec une étrange dignité et un sourire d’admiration. Attitude muette qui n’est pas pour cela moins éloquente.
- Le jeune homme s’est bâti à force de pensées, continue-t-il, en se jugeant toujours. Les moqueries et les insultes le servaient, et il a mesuré sa valeur en éprouvant son courage. C’était en résistant qu’il triompherait. Pas d’affolement surtout, il lui fallait amasser ses forces pour calmer sa sensation de vide, de froid, bien regarder face à lui… Toutes les petites habitudes, toutes les relations vulgaires avaient perdu leur influence. Après avoir bénéficié pendant sa jeunesse d’une belle fortune, la mort de son père l’avait plongé dans la misère. Cette dure école le changea profondément. Les autres méprisaient sa laideur, sa maladresse ridicule, sa timidité maladive, etc. C’est en s’amusant à prendre ce genre d’attitude qu’ils contribuèrent à faire de lui ce qu’il est : un homme qui s’est redressé, qui s’est grandi, qui a exploité à fond son potentiel. C’est aussi à ce moment que s’est développé chez lui son complexe, son besoin de reconnaissance et d’admiration. Malgré son cerveau qui travaillait lentement, il avança dans ses études. Il devint assez fort en dessin, pour lequel il a toujours eu une attirance. Quoique d’une nature fainéante, il était doué d’une volonté à toute épreuve, sa motivation étant plus forte que sa paresse.
« Il a cherché à se rendre meilleur. Pour cela : il a réussi sa vie familiale, en rencontrant une personne douce et intelligente, pleine de bon sens, qu’il aime tendrement ; il s’est consacré à l’art et la littérature : ses vrais amis sont ses livres ; il a réussi sa vie sociale, apprenant un métier pour avoir une autonomie, un savoir-faire, des connaissances ; il a construit un patrimoine avec ses possibilités financières.
« La misère lui a fait comprendre cette possibilité d’existence.
« Jeté au bas de l’échelle sociale, il était voué par respect envers ses supérieurs au silence et à l’humilité, il en a profité pour observer et réfléchir. Tandis qu’on le croyait naïf ou bête, il analysait avec soin ce qu’on cherchait à lui cacher. Cette curiosité, en servant à l’instruire, lui apprit encore à dissimuler. Ressentait-il du chagrin, il avait l’air calme, voire heureux. Il s’est travaillé avec la même conviction - et plus de difficulté - pour masquer les symptômes d’une joie inattendue.
« Ainsi a-t-il acquis sur sa physionomie une grande maîtrise.
« Sûr de ses gestes, il observait ses paroles ; il réglait les uns et les autres, suivant les circonstances. Dès ce moment, ses pensées furent pour lui seul. Ses yeux perçants, sa voix grave, qu’il avait longtemps exercée, commencèrent sa réputation. Sa politesse ironique, son habileté aux sports de combat, éloignèrent l’idée de plaisanter sur son compte. Il a tenu bon, n’a rien gâché. Jamais, chez lui, la moindre idée de chercher l’estime ou le soutien des autres : il méprise les autres. »
Le silence autour de Kinaki dure longtemps, car tous l’écoutent et personne ne sait lui répondre. Le malaise devient intolérable. Un bruit de tonnerre se répercute tout à coup dans la maison. Bientôt la pluie gronde au-dehors comme un déluge.
- Pour punir ses ennemis, il pensa à nouveau à la mort par le poison… il prépara même un contenu incolore, transparent, mais il déclina son goût peu discret. Les villageois étaient fiers par-dessus tout de leurs terres en partie volées à Tanaka Akitoki. Cette passion fournissait au jeune homme une excellente occasion de réaliser son plan. On pouvait faire dans cette région aride plusieurs récoltes de foin par an et celui-ci était reconnu pour ses qualités. Tanaka Hiroshi, ingénieur et arrière-grand-père de Tanaka Akitoki, avait construit un canal pour irriguer la plaine en captant l’eau du fleuve voisin. Le coin est sillonné de petits canaux et de rigoles d’irrigation, système séculaire mais parfaitement entretenu. Pendant que le village entier s’amusait, notre jeune homme s’empressa, seul et sans témoin, d’aller actionner une vanne là, de tourner une manivelle ici et de fermer une porte plus loin. Voilà ce que j’avais à vous dire, conclut Kinaki d’une voix vibrante. Rien ne sert de se lamenter, il faut noyer à point. Allez vérifier !
Voici comment les choses se passent au-dehors : les bras tendus presque menaçants, couinements, injonctions et autres malédictions des mères de famille, les cris des maris qui tentent de dégager leurs rutilantes automobiles devant l’impitoyable montée des eaux - en général sans grand bonheur.
La scène tourne en catastrophe. De tous côtés, hurlements !
Au milieu de cette débâcle, Kinaki leur dit avec une douceur exaspérante : « Vous n’avez maintenant que deux choix : ou me revendre à prix bas vos terres ; ou vous mettre au travail pour qu’elles redeviennent prospères. Avant cela, vous connaîtrez la misère. À vous de voir si vous avez de l’honneur… »
Leurs mimiques outrées se cassent le nez devant son sourire ironique.
- Nous allons te dénoncer à la justice ! s’écrient plusieurs personnes.
- Je m’en moque dans des proportions qui vous donneraient une idée de l’infini. D’ailleurs je ne crains rien. Vous-mêmes avez évoqué mes « nombreuses et puissantes relations ». Le juge sera sans doute très clément envers moi. Et je vous préviens que tout procès serait l’occasion d’une formidable unanimité journalistique contre vos actes passés.
Il y a parmi la foule un mouvement dans la direction de Tanaka Kinaki. Des vociférations éclatent, on lui envoie des exhortations violentes. Les hommes veulent le battre, les femmes lui cracher au visage, mais lui semble serein. Il s’est mis en position de défense afin de préparer les hostilités.
Les villageois comprennent enfin que les deux sabres qu’il porte à la ceinture n’ont rien d’ostentatoire. Coupures, brûlures, callosités, cicatrices sur son visage et ses bras racontent les luttes opiniâtres qu’il a menées si longtemps. Il n’a pas peur. Oh non, il n’a pas peur des explosions de fureur, de haine, ils ne réussiront jamais à le brimer.
Comme il est mûr, comme il est lucide, avec une extraordinaire maîtrise de soi… Il défie quiconque d’éveiller sa colère. Pas de danger que des banderilles, si pointues fussent-elles, le fassent trahir son flegme. Il s’est livré aux coups comme un rocher assailli par la tempête et perdu dans les brumes : les flots, le vent qui les pousse, l’attaquent toujours sans l’ébranler. Il trône, solitaire, désabusé, sur les hauteurs. Tous les autres s’agitent en bas, le regardent stupidement. Cet homme était né pour vivre avec les héros du Japon féodal.
« Aujourd’hui et partout, chacun doit se faire justice lui-même, ceux qui attendent le bon vouloir des redresseurs de torts sont des ânes, et encore - c’est insultant pour cet animal intelligent et courageux. Celui qui résiste face à la meute, celui-là est le plus noble et le plus fort. »
Dixit Tanaka Kinaki.
Bien que son acte soit criminel, n’en reste pas moins qu’il est le représentant d’un code d’honneur unique. « Telle la fleur du cerisier est fleur par excellence, tel le samouraï est homme par excellence. »
« Hana wa sakuragi hito wa bushi. »

Nicolaï Feuillard