Alain Bagnoud

Jean-Jacques Bonvin

Yvan Borin

Philippe Marthaler

Philippe Renaud

Marina Salzmann

 

 

¿ Le gusta este jardín ?

 

„Wie ein Hund !“ sagte er, es war, als sollte die Scham ihn überleben.
(Comme un chien! dit-il, et c’était comme si la honte devait lui survivre.) 

Franz Kafka, Der Prozess

 

‘Christ’, he remarked, puzzled, ‘this is a dingy way to die.’
(Seigneur, fit-il étonné, quelle façon minable de mourir.)

Malcolm Lowry, Under the Volcano

 

Pourquoi, mais pourquoi diable ajouter un commentaire au Volcan de Lowry ?
Il est écrit, c’est indéniable, et le vouloir gloser expose à ne rien faire que rejoindre « la destinée unique de tout homme intelligent qui est de bavarder, c’est-à-dire verser de l’eau dans un tamis », si l’on en croit Dostoïevski dans Les Carnets du sous-sol.
Mais pourquoi pas, somme toute ?
D’abord, nous savons à quel point le Consul, mine de rien, est avide de l’eau : « Une âme s’y baignant pourrait-elle se purifier ou étancher sa sécheresse ?» (119 ). Et puis, est-il si terrible de passer pour un homme intelligent, c’est-à-dire, au mieux, un peu vain ?
Mais il y a autre chose.
On sait que les enfants aiment à se raconter un film qu’ils ont vu, ou tel livre qu’ils ont lu. Chacun le connaît, chacun l’a aimé, mais cela ne les empêche pas de se le raconter avec délices. C’est même une raison de plus de le faire. « Quelle gentillesse, réfléchit [le Consul], tout au fond les enfants ! » (304)
Admettons donc qu’il s’agisse de raconter ici le Volcan non pas dans son intégralité (la vie n’y suffirait pas), mais en quelques-uns de ses moments cruciaux. Au pire, un tel récit donnera envie d’y entrer à qui ne l’a pas lu, et à ceux qui le connaissent de retourner s’y désaltérer.
Ou de lui tourner le dos à jamais.

Grâce à Rabelais, nous savons tous que le géant « Enay engendra Fierabras, lequel fut vaincu par Olivier pair de France, compagnon de Roland ; qui engendra Morgan, lequel premier de ce monde joua aux dés avec ses besicles. » Bien plus tard, « Mabrun engendra Foutasnon, qui engendra Hacquelebac, qui engendra Vitdegrain, qui engendra grand Gosier, qui engendra Gargantua, qui engendra le noble Pantagruel. »
On ignore en revanche plus souvent que vers 1940, le Mexicain Jacobo Lozano Páez, ayant goûté de l’agave préparé pour la distillation du mescal, trouva que le gusano, une chenille qui infeste fréquemment le cactus en question, enrichissait sa qualité gustative.
On doit donc à Jacobo Lozano Páez, premier de ce monde, la coutume, largement répandue au Mexique dès les années 50, d’intégrer une chenille, dite rouge ou d’or, aux bouteilles de mescal, sous l’appellation gusano rojo ou gusano de oro.
Ainsi, il est historiquement peu plausible d’imaginer le Consul Geoffrey Firmin, parvenu au fond de sa bouteille, croquant un gusano gavé d’agave puis noyé dans l’alcool d’iceluy distillé, ou le déposant négligemment dans la soucoupe offerte aux trois rondelles de citron, au sel et aux piments en poudre.
D’ailleurs la vermine est globalement absente du Volcan, du moins dans mon souvenir.
C’est pourtant un ver, mais d’une autre nature, qui ronge Geoffrey Firmin : fendu, raviné, « he has lost the sun ». (248* ) « Tout à coup il ressentit une brutale certitude nouvelle. Il était en enfer ! Mais il fut simultanément saisi d’un calme étrange ». (273) « Ce pays c’est l’enfer. Il n’est pas au Mexique bien sûr, mais dans le cœur ». (63) « Qui, Je ? Où trouver ce Je ? Où était-il passé ce Je ? » (280) « Reviens, reviens. J’arrêterai de boire et tout. Sans toi je meurs, Pour l’amour du ciel, Yvonne, reviens, écoute-moi. Pour l’amour du ciel, Yvonne, reviens, écoute-moi, écoute mon cri, reviens vers moi Yvonne, ne serait-ce qu’un seul jour. » (69)

Mais je ne veux pas faire ici l’histoire de cette barranca intérieure qui mine le Consul. Geoff ne m’intéresse pas pour lui-même, ou alors beaucoup trop, et je ne parviendrais donc pas à parler de lui sans le réduire ou sans m’y fondre.
Au moment de mourir, Joseph K, dans Le Procès de Kafka, autant que Geoffrey Firmin réfléchissent leur mort : « Comme un chien », se dit le premier ; pour le second, étonné, « c’est une façon minable de mourir ». Après avoir balancé son cadavre dans un ravin, on y jettera celui d’un chien.
Parler du Consul, cela ne peut se faire que par le biais d’Yvonne puisque tous deux se réfléchissent. Ainsi Sous le Volcan, autant qu’à lui, est son histoire à elle, la tragédie d’une femme rentrée le matin même à Quauhnahuac par l’avion d’Acapulco, belle et qui meurt le soir, à quelques dizaines de mètres de l’homme qu’elle a trompé — « Ce hideux paquet de nerfs bleus et d’ouïes à l’élasticité cucumiforme ornant le bas d’un estomac tout béat d’inconscience fumeuse qui avait pénétré le corps de sa femme pour y prendre son plaisir venait de le faire se dresser tout tremblant sur ses pieds. Dégoûtante, incroyablement dégoûtante réalité ! » (283) Elle l’aime, elle est aimée en retour et il meurt lui aussi, peut-être dans la même minute, et sans rien en savoir.
La mort d’Yvonne et celle du Consul s’épousent donc, tout comme Ixtaccihuatl et Popocatepetl, « image du couple parfait » (135).
Aux chapitres 11 et 12, Lowry précise avec un soin alcooliquement méticuleux la chronologie de ces morts en chiasme, à la manière de Tristan et Iseut pour qui ni moi sans vous ni vous sans moi. Il montre surtout qu’ils agonisent de concert.
Le Consul meurt quelques instants avant Yvonne, mais au chapitre qui suit sa mort à elle, au douzième et ultime. Il a réglé sa montre sur le cadran du Commissariat de police à 18h30 ; l’a consultée à sept heures moins le quart (486). « Sept coups brefs retentirent à l’horloge » lorsqu’il a cogné sur le Chef de la Municipalité (496). « Une cloche résonna » (498), probablement à sept heures quinze, quand le cheval se libère et s’engouffre dans la forêt où il a déjà tué Yvonne (498) : Released, the horse reared ; tossing its head, it wheeled round and plunged neighing into the forest (414*).
Au chapitre précédent , Yvonne et Hugh, partis sur les traces du Consul, ont observé au restaurant El Popo qu’il était « sept heures moins douze minutes » lorsque « l’invisible Pégase se lançait à l’attaque du ciel » (443). Ils se sont alors engagés dans le sentier forestier qui devait les conduire au Farolito : « Il ne doit pas être loin de sept heures », a observé Yvonne peu après (444). Hugh a eu le temps de chanter quelques couplets révolutionnaires, Yvonne de se rappeler un rendez-vous manqué avec Geoffrey l’année précédente à Mexico, juste avant d’entendre « une sèche détonation de pistolet quelque part devant eux (…) Une deuxième détonation retentit, puis une troisième » (445), sur l’origine desquelles ils se méprennent : « “Encore leurs fichus exercices de tir”, commenta Hugh en riant » (446).
Yvonne mourra peu après, non sans avoir eu, tout comme Geoffrey, une vision d’agonie dans laquelle les planètes dansent la ronde avec la roue Ferris (448).
C’est donc la mort d’Yvonne que je voudrais raconter, à défaut de la comprendre. Parce que c’est à ce moment qu’Yvonne m’intéresse. Je vois cette femme monter d’un pas hésitant mais résolu vers le tourment dont elle va connaître la fin. Cette heure qui est comme une respiration, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, elle est supérieure à son destin. Elle est plus forte que son rocher.

Son rocher : « Une photographie agrandie censée représenter la désintégration par les incendies de forêt d’un grand rocher des moraines glaciaires de la Sierra Madre. Elle s’intitulait La Despedida. (86) « La Despedida ! réfléchit-elle. La Séparation ! Quand l’œuvre des moisissures et des déchets se serait accomplie, les deux moitiés disjointes du roc foudroyé tomberaient en poussière, Cela était inévitable, disait le commentaire de la photographie… L’était-ce réellement ? N’y avait-il pas un moyen de sauver ce pauvre rocher dont personne n’eût songé, la minute d’avant, à mettre en doute l’immutabilité ? Qui donc alors ne l’eût pas considéré comme un seul et unique bloc intégré ? Et en admettant cette cassure, n’y avait-il pas moyen, avant que ne survienne la désintégration complète, de préserver séparément chacune des moitiés ? Impossible ! La violence disruptive du feu contre le roc initial avait entraîné la décomposition des deux fragments, neutralisant la puissance qui eût pu sauvegarder leur unité respective. Ah ! mais pourquoi ? Pourquoi ne pas imaginer une quelconque thaumaturgie géologique qui ressoudât miraculeusement les deux morceaux ? Elle aurait tellement voulu pouvoir guérir ce roc cassé ! C’était elle, l’un des deux rochers, et elle voulait sauver l’autre afin que tous les deux le soient ensemble ! elle se traînait vers lui d’un effort surlapidaire, exhalait ses plaintes, pleurait toutes ses larmes, jurait son pardon : l’autre rocher demeurait inébranlable. « Tout cela est bien beau, disait-il, il se trouve pourtant que c’est ta faute ! Pour moi, j’ai envie de me désintégrer à ma guise ! » (87)

Récapitulons.
Yvonne a enfin touché au mescal, vers sept heures moins vingt-cinq : « J’ai toujours été curieuse de savoir ce que Geoffrey pouvait y trouver » : un « insipide goût écœurant d’éther » qui ne déclenche « aucune sensation de chaleur dans son estomac mais de froid glacial plutôt ». Yvonne « se surprit alors à rire toute seule d’un rire bizarre (quel était ce feu qui couvait en elle, qui s’enflammait ? Voici que reparaissait dans son cerveau l’image incarnée d’une femme cognant inlassablement des poings contre la terre… » (437)
Elle n’est qu’imparfaitement convaincue par son baptême puisque, pour le moins mitigée, elle répond à Hugh ce qu’elle pense du mescal : « Ça me fait l’effet de dix mètres de rouleaux de fil de fer barbelé. J’ai cru que j’avais le crâne qui allait exploser. » (438).
Pourtant cette demi-teinte ne l’empêche pas d’avoir envie de se saouler (439) comme si, au-delà de sa froide chaleur, ou justement grâce à elle, le mescal possédait un pouvoir de contagion, ou qu’elle y voyait une manière de communion avec l’homme qu’elle aime ; en ce moment même, il vient d’avaler quelques verres de « cette boisson qu’[il] ne parvien[t] pas à trouver réelle même quand [il] la porte aux lèvres » (69).
Peu après, elle est distraite du bavardage d’Hugh par un document auquel elle consacre une « lecture alcooliquement appliquée » (440). Il s’agit de la carte du restaurant « EL POPO ». Plus que les mets eux-mêmes, deux détails vont retenir l’attention d’Yvonne. D’abord « un cartouche en forme de petite roue au cœur duquel était écrit Lotería Nacional Para La Beneficiencia Pública, disposé de manière à faire un second cercle à l’intérieur duquel se discernait une sorte de sceau ou filigrane représentant une mère épanouie en train de caresser son petit enfant. » (441)
Personne, bien sûr, n’oublie qu’Yvonne a jadis perdu son enfant d’un premier mariage.

Et puis l’enfant étrangement prénommé Geoffrey lui aussi, le fils du spectre, né deux ans avant qu’elle n’achetât son premier billet pour Reno, qui aurait eu six ans aujourd’hui, mais qui était mort d’une méningite au même nombre de mois, un nombre identique d’années auparavant, en 1932, trois ans avant leur rencontre à eux suivie de leur mariage, en Espagne, à Grenade. (109)

Mais ce n’est pas tout : « Toute la partie gauche du menu était occupée dans le sens de la hauteur par un portrait en lithogravure d’une jeune femme souriante que couronnait l’annonce selon laquelle l’Hotel Restaurant El Popo (évoqué de façon allusive mais non moins explicite comme un hôtel de passe) se observa la más estricta moralidad, siendo esta disposición de su propritario una garantía para el pasajero, que llegue en compañía.
Yvonne examine soigneusement le portrait, celui « d’une femme plantureuse habillée sans recherche, plus ou moins coiffée à la mode américaine, portant robe longue imprimée de confetti de couleur : adressant un signe d’invitation plutôt osé d’une main tandis que l’autre brandissait un carnet de dix tickets de loterie portant chacun l’image d’une écuyère du Far-West montant un cheval cabré et faisant (un peu comme si les dix petites vignettes eussent été autant de reproductions d’Yvonne à demi oubliées d’elle-même et lui disant adieu) un salut de la main. » (441)
Ma parole : Yvonne face à elle-même, mais diffractée ? Mais ivre ?
On se rappelle qu’elle s’est déjà trouvée devant un étrange miroir périlleux :

« Yvonne redressa le dos, baissa son chapeau sur ses yeux et s’approcha du miroir infidèle de son poudrier d’émail brillant pour se poudrer le nez. Le miroir lui rappela les larmes qu’elle avait versées cinq minutes à peine auparavant et lui renvoya l’image de Popocatepetl, tout près d’elle, sur son épaule. Ah, les volcans ! C’est fou ce que l’on pouvait devenir  sentimental à leur sujet ! D’ailleurs il fallait dire « le » volcan à la minute même, car elle avait beau s’y prendre comme elle voulait avec le miroir, elle n’arrivait pas à faire entrer la pauvre Ixta dans le champ, complètement sous éclipse, devenue brutalement invisible, alors que Popocatepetl, lui, paraissait d’autant plus beau que la glace le réfléchissait avec son étincelante cime se découpant contre une poisseuse masse de nuages en étages. Yvonne laissa courir son doigt sur sa joue, tira sur les cils d’une paupière. » (347)

D’ailleurs, n’est-ce pas à côté d’un miroir qu’elle a, ce matin même, découvert la Despedida ?

« C’était une boutique qui ouvrait tôt. Une glace, dans la vitrine, lui renvoya l’image d’une créature océanique tellement cuivrée des pieds à la tête par le soleil et tellement battue par les vents de la mer et l’embrun qu’elle lui parut caracoler très loin par-delà la douleur humaine. » (86)

Mais revenons au chapitre onze : Hugh vient de signaler à Yvonne que c’est sur l’autre côté du document que se trouve le principal. Elle y déniche une ancienne addition — en fait une ardoise — du Consul, datant d’un mois et bizarrement intitulée « Recknung » (441), mais surtout un brouillon de poème de sa main, où il est dit notamment que « Some tell / Strange hellish tales of this poor foundered soul / Who once fled north » (371*). S’agirait-il déjà de William Blackstone ?
La poursuite du Consul reprend, qui suppose une certaine urgence : « Ça me plaît bien l’enfer. Je brûle d’y retourner. Regardez, j’y vole ! J’y suis presque déjà ! » (423), a-t-il affirmé peu avant.
Yvonne et Hugh empruntent un sentier forestier (« Il existe au beau milieu de l’enfer un sentier » 64), non pas vers le nord, où this poor foundered soul semble vouloir être suivie, mais en direction du Farolito de Parián : « L’alcool allait bientôt venir. Cela l’aiderait bien sûr, mais ce n’était pas cette perspective qui lui donnait son calme. Parián — le Farolito, se chuchota-t-il à lui-même. Le Phare, le phare qui invite l’orage et qui l’enflamme » (273).
C’est à ce moment - « il ne doit pas être loin de sept heures » (445) - qu’éclate un coup de tonnerre. « Yvonne s’arrêta presque instantanément encore une fois. N’avait-elle pas cru voir, une brève seconde, tout au fond du sentier, qui lui faisait signe en souriant fixement d’aller vers elle, la femme aux tickets de loterie ? » (445) : « This woman : she was buxom and dowdy, with a quasi-American coiffure, and she was wearing a long, confetti-coloured print dress : with one hand she was beckoning roguishly, while with the other she held up a block of ten lottery tickets, on each of which a cowgirl was riding a bucking horse and (as if these ten minute figures were Yvonne’s own reduplicated and half-forgotten selves waving good-bye to herself) waving her hand » (370*).
Les voilà presque arrivés au Farolito. C’est alors qu’éclatent trois coups de pistolet.

« Une chenille de foudre zébra de haut en bas le ciel et, pivotant sur lui-même, le Consul vit au-dessus de lui l’ombre éphémère de Popocatepetl coiffée d’un plumet de neige émeraude au milieu d’un torrent d’illuminations. Le chef fit feu par deux fois encore, espaçant froidement les coups. Des déflagrations d’orage se réverbérèrent entre les montagnes puis dans le voisinage immédiat. Libéré de sa corde le cheval se cabra, secoua sa crinière, fit volte-face avant de s’engouffrer en hennissant dans la forêt. » (498)

Un éclair permet à Yvonne et à Hugh d’apercevoir une pancarte indiquant la direction du Farolito :

A Parián Vers Parian

Yvonne, qui précède Hugh, atteint « l’endroit où, le sentier revenant sur ses propres pas, leur route se vit bloquée par un énorme fût moussu la divisant d’avec l’autre sentier qu’elle avait choisi de ne pas prendre et qu’avait sans doute suivi le Consul après Tomalín ». Elle se hisse en équilibre au sommet de la sombre écorce glissante et prévient Hugh : « Attention à ne pas vous égarer, Hugh, ce n’est pas commode par ici. Attention à l’arbre ! Il y a une échelle pour monter, mais de l’autre côté il faudra sauter ! » (446)
Un nouvel éclair particulièrement violent donne l’occasion à Yvonne, toujours en équilibre sur son tronc, de ressentir toute la menace que représente l’orage. Pourtant, « dans les intervalles plus espacés des grondements approchait un bruit qui n’était pas celui de la pluie mais d’une espèce d’animal effrayé par l’orage et qui sans dévoiler sa nature — était-il cerf ou cheval à entendre le bruit si distinct de ses sabots ? — ne cessait d’approcher de son galop régulier dans une fuite panique tout au fond des fourrés » (447).
Après un nouveau fracas de tonnerre, Yvonne entend « tout à coup un interminable hennissement que la frayeur transforma presque en un cri humain » (448). — Est-ce celui que pousse Geoffroy au même moment, à une petite centaine de mètres de là ? « Brusquement il hurla. Son cri sembla se répercuter d’arbre en arbre dans la réverbération de l’écho » (501).

« Yvonne avait les genoux qui tremblaient maintenant. Elle appela Hugh et voulut faire demi-tour pour redescendre les barreaux de l’échelle mais son pied glissa contre l’écorce, elle essaya de ne pas perdre l’équilibre, glissa une seconde fois, bascula tête en avant. L’une de ses chevilles se tordit sous elle dans sa chute, lui causant une douleur aiguë. A peine essayait-elle de se remettre sur ses pieds qu’elle perçut dans la lumière d’un éclair le cheval à selle vide qui fonçait en diagonale et non sur elle. Elle le vit dans ses moindres détails, selle ballante sur le dos, presque glissée, chiffre 7 marqué au fer rouge sur l’arrière-train. Comme elle tentait encore une fois de se remettre debout elle s’entendit pousser un hurlement au spectacle du cheval changeant brutalement de cap pour foncer maintenant dans sa direction. Le ciel fut un voile de flammes blanches avec arbres et cheval cabré momentanément suspendus au tissu. » (448)
Commence alors pour Yvonne un vaste tourbillon, une cavalcade de l’âme :

« Elle entendit la charge du vent dans les arbres et vit le vacillement lumineux des éclairs trouant le ciel et la cavale — Seigneur Jésus, la cavale ! — fallait-il donc qu’interminablement la même scène se reproduisît — l’imminente cavale se cabrant au-dessus d’elle, comme pétrifiée en l’air, à mi-hauteur, statue chevauchée par un cavalier inconnu, Yvonne Griffaton, mais non c’était Huerta l’ivrogne, l’assassin, c’était le Consul, c’était un cheval à bascule du manège, le manège de chevaux de bois mais qui ne tournait plus car voici qu’elle était au fond d’une gorge où grondait le galop d’un million de chevaux fonçant sur elle, il fallait qu’elle s’évade. » (449)

Puis un incendie gagnera toute son agonie. Les fleurs dans le jardin seront carbonisées par les flammes, se tordront, se plieront, s’affaisseront, tout le jardin brûlera, avant qu’elle se sente brusquement happée par le ciel et emportée jusqu’aux étoiles au milieu d’une follement vertigineuse ronde d’étoiles de plus en plus dispersées, aux cercles s’élargissant comme d’ondes à la surface de l’eau au centre de laquelle voici que paraîtront, semblables à un vol d’oiseaux de diamant faisant doucement route régulière en direction d’Orion, les Pléiades…
Pour le Consul, la fin est moins ascensionnelle. Après une escalade du Popocatepetl, tout s’effondre tout s’affaisse tandis qu’il tombe, ne cesse plus de tomber au fond du volcan dont il a sans doute finalement dû faire l’ascension, c’est maintenant un bruit de lave lui crevant les tympans, une sensation horrible, une éruption, non pas l’éruption du volcan mais une explosion générale du monde, une explosion de geysers de fumée noire catapultant des villages entiers dans le ciel où sa chute l’enfonce dans un stupéfiant pandémonium de milliers de tanks, à travers la fournaise de dizaines de millions de corps en flamme, l’enfonce au cœur d’une forêt.
Après avoir raconté le Volcan, laissons ici le mot de la fin à l’auteur, pour qui « le soleil transforme la douleur en poison et la gloire du corps ne fait qu’accuser la détresse du cœur ». (86) En ajoutant peut-être, un brin farceur, que « pire que tout est de sentir mourir son âme » (64), sauf peut-être « the terrible music, the dark’s spinets » (383*), « la terrible musique, les clavecins de la ténèbre » (567).
Ou à Marlowe :

Then will I headlong fly into the earth :
Earth, gape ! It will not harbour me !

(Puis je veux voler tête baissée dans le sein la terre :
Terre, ouvre-toi! Mais elle ne veut pas m’abriter !)

 

Philippe Marthaler

 

Références sans astérisque : Sous le Volcan, Les Cahiers Rouges, Grasset, Paris 1987. (retour au texte)

Références avec astérisque : Under the Volcano, Penguin, London 1985. (retour au texte)

Au-dessous du volcan, Gallimard, Folio, 1959. Traduction de Stephen Spriel avec la collaboration de Clarisse Francillon et de l’auteur.