Portraits de femmes

Dans le Journal, où se mêlent  à la chronique du quotidien, les réflexions et les notes de lectures, l’expérimentation formelle et les fragments narratifs, Laure Antoinette Malivert donne aux portraits de femmes une place importante.

Avec humour, elle y dépeint les Parisiennes, rapporte les dialogues snobs des salons littéraires, les propos débridés des habituées du Chat Noir. Envers les écrivaines romandes, par contre, qu’elle fréquente lors de ses séjours en Suisse, elle se montre parfois sévère. Elle les juge provinciales. Elle ne manque pas de dénoncer leur « soumission béate »  aux directives d’éditeurs paternalistes et le « moralisme benêt des histoires ». Mais revenant sur le sujet quelques pages plus loin,  elle admet que pour ces romancières le seul moyen de ne pas être réduites complètement au silence est d’adopter « le langage des pasteurs et des curés ». « Elles ont raison », écrit-elle, « elles doivent travailler ». Et l’on peut entendre résonner dans ce verbe aussi bien  son acception économique (elles sont bien moins fortunées que Laure) que le défi immense que constitue le fait de se forger un style quand on est femme, à Lausanne ou à Neuchâtel. « L’écriture est une étrange ogresse. Elle veut tout de nous, tous nos mots, mais aussi toutes nos platitudes. Sans pudeur ni vergogne, elle nous empêche de sauter aucune étape. L’on croirait que nous sommes tenues, nous les femmes, de tout déposer sur le papier, si nous voulons un jour être débarrassées des faux héritages.» Et à la date du 10 janvier 1901, après la lecture de Notre père qui êtes aux cieux, d’Isabelle Kaiser, elle se rebelle encore : « Faut-il vraiment que chacune à notre tour, nous fassions nôtres tous les poncifs des siècles passés ?… Comme si pour être enfin nous-mêmes, il nous fallait endosser tous les costumes et jouer tous les rôles, surtout les plus ridicules ! »

Si, pour Laure Antoinette, la liberté des humains passe par la réflexion sur la langue, l’expérience de la vraie vie est primordiale. Libre, Laure Antoinette essaie de le devenir, grâce à ses voyages et à ses rencontres, et à travers ses expériences familiales et affectives. Elle observe ses contemporaines, voue une très grande admiration à une personnalité comme Emma Pieczynska, dont elle salue l’engagement et l’intelligence, ou encore à Elizabeth d’Autriche, en laquelle elle reconnaît un caractère indomptable. Dans les années 80, elle projette même d’écrire une biographie de l’impératrice rebelle et se met à récolter, tragiques ou frivoles, toutes les anecdotes qui la concerne. Cependant, bien qu’elles descendent dans le même hôtel genevois, il semble que les deux femmes ne se soient jamais rencontrées. Et, curieusement, même après qu’elle a depuis longtemps  abandonné l’idée de raconter cette vie mouvementée, aucun des personnages féminins des courtes fictions dont elle parsème le Journal ne ressemblera à celle dont elle copiait les toilettes, allant même jusqu’à commencer, comme Sissi, à fumer la cigarette.

Laure Antoinette Malivert choisit comme protagonistes principales de ses contes des personnages qui ne sont pas de noble lignage et dont aucune n’est lettrée. Toutes, bien au contraire sont soumises à une condition sociale ou familiale écrasante et l’auteure, en les mettant aux prises avec la fatalité, semble problématiser de manière répétée, à travers la narration de leurs vicissitudes, un rapport qui ne va pas de soi entre langue et corps féminin. Dans la plupart des contes, parler se révèle finalement interdit aux héroïnes : Eléonore, la jeune fille de La tache, se réfugie dans l’aphasie régressive d’un univers aquatique où seuls subsistent l’instinct et les sensations. Dans Bruits, Madeleine fait du langage un sacrifice sanglant  pour sauver son enfant. S’opère ainsi un retour contre-nature à un pré-langage primitif et sonore qui n’exprime que purs sentiments et n’a d’autre but que de rétablir l’ordre du monde : permettre à l’enfant de grandir et de quitter l’univers des glossolalies pour s’approprier à son tour la langue.

Quant à Giulietta, la dentellière, elle est sourde et muette dès le début du conte. Des années d’errance et de malheur la rendent méconnaissable et amnésique. Son art lui permet enfin de se faire reconnaître par les siens, mais elle ne récupère pas ses facultés mentales et meurt peu après.

Seule Germaine réussit à éviter que le silence ne vainque. Plus habile qu’Arachné, elle ne subira pas la métamorphose, mais deviendra détentrice du pouvoir de transformer le monde par le don magique du tissage.

L’œuvre de Laure Antoinette Malivert offre certes une apparence extrêmement hétérogène, cela même si l’on s’attache à une réflexion sur une thématique particulière, comme ici les portraits de femmes. Dans le journal, la fiction et la réalité se côtoient de façon étrangement étanche,  les genres et les styles se heurtent parfois à même la page, dans la liberté tour à tour clinquante et confuse d’une énonciation qui ne veut se priver de rien. Tout finit bien pourtant par se recomposer en un dessin complexe et passionnant. L’univers de l’écrivaine ? Le nôtre.

Marina Salzmann