Notes en hâte sur les contes de Laure Antoinette Malivert

Ces quelques notes en complément à l’article de Marina Salzmann, qui révèle la thématique fondamentale des contes de Laure A. Malivert.

- Consultant la monumentale Histoire du conte fantastique en France, de Nodier à Maupassant de Pierre-G. Castex, j’y ai repéré deux seuls noms d’écrivaines, Georges Sand et Claude Vignon. Même si d’autres m’ont échappé, ce ne serait qu’une pincée de sel dans un tonneau d’auteurs.

- En reparcourant, du même historien, l’Anthologie du Conte fantastique français, j’y trouve confirmée l’originalité de Laure Antoinette : rien dans ce volume ne ressemble aux deux histoires publiées par coaltar, à part, dans Bruits, quelques « marques » signalétiquesobligées pourrait-on dire du conte proprement fantastique : la solitude dans la nuit, le vent, les craquements sans cause connue, la lumière qui vacille, l’apparition d’un « fantôme » maléfique… autant d’éléments codés du fantastique, qui créent une atmosphère propice à la terreur éprouvée non seulement par le(s) personnage(s), mais par le lecteur.

- C’est dire, du même coup, que La Tache n’est pas — selon les critères d’un  théoricien tel que Todorov —  un conte fantastique, mais une histoire surnaturelle, voire un conte « merveilleux », réalisation incroyable mais vraie du désir inconscient de l’héroïne, comme le montre l’analyse de Marina Salzmann. (J’use du mot merveilleux dans son acception classique.) On peut y voir l’inversion (et la féminisation) pessimiste des contes dans lesquels un beau prince métamorphosé en crapaud par une sorcière jalouse retrouve sa forme première grâce au baiser d’une jeune fille : variation sur La Belle et la Bête.

- Selon le même théoricien, le fantastique apparaît quand il y a une insurmontable hésitation entre une explication « normale » de certains faits et la nécessité de les considérer comme rationnellement inexplicables. Dans La Tache, il n’y a pas d’hésitation : la métamorphose est inexplicable, et n’a rien d’une illusion, d’une interprétation démente, etc. : c’est un fait. Elle a de plus des témoins qui sont dans un état normal : les parents. On peut ajouter que la métamorphose est un thème bien connu des contes de fées ; loin de nous surprendre,  la progression de la tache ne peut être qu’inéluctable, parce que, dans les contes de fées, les taches ont pour habitude d’être ineffaçables. N’empêche que notre conteuse renouvelle le thème en profondeur. Dans Bruits, en revanche, il est impossible de trancher : l’apparition de l’« ombre » et la « mort » de l’enfant au berceau sont-elles réelles ? Ou l’angoisse de Madeleine et son semi-état de veille lui a-t-elle causé une légère hallucination ? L’enfant est-il mort, ou le croit-elle dans sa terreur ? S’il est vraiment mort, il a été ressuscité par une instance qui ne peut être que surnaturelle…peut-être Dieu, car l’Église a (aurait) enseigné à Madeleine la réversibilité des mérites, dont le modèle est la crucifixion du Christ « rachetant » l’humanité ; le sacrifice de sa langue aurait pu lui paraître assez terrible pour racheter son fils de la mort… On ne le saura jamais, pas plus que ce qui s’est passé au cours de son premier sommeil, puis de sa perte de connaissance. Et cette incertitude est pour certains (dont je suis) un casse-tête plus durable et gênant comme une épine que la peur éprouvée au cours de la lecture. Un abîme entrevu dont la blessure mal cicatrisée se rouvre de temps en temps.

- Ma dernière remarque est de nature grammatico-stylistique : les deux contes présentent dans leurs premiers mots une anomalie, un écart par rapport au code langagier : il s’agit des mots puisque, dans La Tache, et, plus fortement, de « Comme l’enfant fut né…» dans Bruits. La « logique » eût voulu que La tache commence par « Comme », et Bruits par « Quand », ou « Dès que » ; Comme est « fautif », de même qu’il est absolument déviant de le faire suivre d’un passé antérieur ; c’est un exemple unique, les linguistes disent un apax ; les non-spécialistes, nomment cela du charabia : comme si la langue de la conteuse s’embarrassait au moment de prendre (à qui ? aux hommes) la parole…

- Il est vrai que nous lisons Bruits dans une traduction française de l’espagnol ; ce qui rend nulle mes remarques. MAIS, parmi les agendas de Laure retrouvés par Antonio Caula, figure, quelques mois avant la publication du conte en espagnol, cette phrase oh ! combien précieuse : « Ecrire au traducteur — lui dire que j’ai enfin trouvé un titre pour 'Comme l’enfant fut né'. » C’est elle-même et délibérément qui a commis cette infraction en français.

Ce qui est propre à Laure, et presque unique en son temps, unique en tout cas en prose, c’est ceci : les histoires, qui racontent des infractions aux normes de la nature (ou leur possibilité, dans Bruits), commence par une infraction à la langue — surtout dans Bruits, drame de la mutilation de l'organe de la parole.

P.-S. : Il me vient à l’esprit que le Puisque et le Comme sont en opposition comme le sont les deux contes. Dit trop rapidement : le mot puisque implique d’obligatoires, d’inéluctables relations ; celle de cause à effet, de conséquence. Ainsi, puisque une tache verte ineffaçable apparaît sur la cuisse de Léonore, que son prénom rapproche du règne animal, la tache ne pourra que s’étendre. Il en va tout autrement du début de Bruits : d’une part, l’infraction à la norme confine à la « faute » (piste à suivre sur les traces de Marina Salzmann). D’autre part, puisque et comme (dans plusieurs acceptions de celui-ci) diffèrent et même s’opposent, car comme ouvre un monde de possibilités, et des ruptures de continuité, des ellipses, des « c’était comme… » : l’enfant était-il mort, ou comme mort ? « L’ombre plus noire » était-elle véritablement, ou comme, une « inquiétante silhouette » ?

Une étude approfondie des contes de Laure Antoinette Malivert s’impose. Pour l’instant, saluons avec joie la découverte d’une écrivaine de haut vol, et plus proche de nous que la plupart de ses contemporains.

Philippe Renaud