Laure Antoinette Malivert
La tache

(Ce récit est extrait du Cahier bleu, 1876)

[…]

Puisque c’était déjà le début de l’été, la fenêtre s’ouvrait sur le vaste parc, laissant entrer des bruissements de feuillages doucement remués, des bourdonnements d’insectes et le parfum sucré des tilleuls. Un merle, par la fine trame d’or de son chant, semblait tisser ensemble tous ces sons, odeurs et couleurs qui venaient du dehors. Léonore se tenait assise, là, dans le salon familial, au plus près du paysage. Sa tête pâle était penchée sur l’un de ses travaux d’aiguille par lesquels on occupait souvent les jeunes filles pour les protéger de ces passions excessives qui menaient, en ce temps-là comme aujourd’hui, à la folie et parfois même au déshonneur.

On aurait pu dire que son éducation était pleinement réussie, car les heures glissaient paisibles et utiles, ni heureuses ni malheureuses. Léonore n’avait point de rêves particuliers, elle se suffisait à elle-même, brodait avec plaisir, ne recherchait pas les romans qui font tourner la tête des jeunes provinciales et les laissent amères et insatisfaites de leur condition. Aucune inquiétude n’était visible sur sa physionomie calme, et un Etranger qui, se promenant à cheval aurait pénétré dans le parc et longé la maison, n’aurait aperçu dans l’encadrement de la fenêtre qu’une charmante jeune fille, l’air songeur, occupée à rosir le contour d’une rose, ou à bleuir le cœur d’un bleuet. Pourtant Léonore était fort soucieuse. Le matin même, elle avait découvert, imprimée à l’intérieur de sa cuisse gauche, une marque ronde de la taille et de la couleur d’un pois potager, comme ceux qui dans les contes départagent les vraies des fausses princesses. Or bien qu’elle le frottât vigoureusement d’eau et de savon, le pois ne partit pas. Léonore n’en dit rien à personne, par pudeur probablement, il ne sied point à une jeune fille accomplie de pencher là son regard, et aussi parce qu’elle espéra que le pois disparaîtrait de lui-même.

Cependant les jours passèrent et la tache augmenta jusqu’à atteindre la grosseur d’une balle de cricket. Léonore, se sentant coupable de n’avoir rien dit dès le premier jour, d’avoir donc en quelque sorte caché la vérité, n’eut plus d’autre choix que continuer à se taire. Horrifiée, elle vit s’étaler la marque malgré les bains d’eau bénite qu’elle s’administrait plusieurs fois par jour, étant donné qu’il lui était venu l’idée qu’elle était possédée. Pourtant la pauvre fille n’avait rien à se reprocher ; elle était sans imagination et, jamais, n’avait eu aucune de ces pensées que l’on réprouve.

Chaque jour elle constatait les progrès que faisait la tache, gagnant sa hanche et son genou, entourant bientôt toute la cuisse, qui fut verte. Dans les parties les plus anciennement atteintes, le fin duvet qui recouvre la peau d’un velouté de pêche disparut ce qui conféra à l’épiderme une apparence légèrement vitrifiée. Et si Léonore avait d’abord pensé à une maladie horrible, comme la lèpre, ou la peste, elle dut se rendre à l’évidence que le phénomène était d’origine toute différente, car elle se sentait au contraire très en forme et la jambe désormais émeraude se musclait et s’affinait de jour en jour, comme celle d’une ballerine. Léonore perdait peu à peu l’espoir que le phénomène s’interrompe. La progression, même, s’accéléra, atteignant l’autre jambe, le ventre, la poitrine, puis les bras de la jeune fille. Ce fut bientôt une question de jours pour que la tache se propage à son visage et ses mains, seules parties de son corps qu’elle ne pourrait cacher. La pauvrette courait à son miroir dès que sa mère lui trouvait mauvaise mine, ce qui se produisait souvent. Des heures durant, en larmes, elle priait Dieu pour qu’il l’épargnât.

Puis, un jour, ses parents l’oublièrent. Léonore était installée sur le canapé du salon, dans cette position accroupie qu’elle adoptait de plus en plus volontiers. C’est à l’heure du thé de l’après-midi, qu'alors qu'elle demandait qu’on lui passe le sucrier, Léonore découvrit qu’elle n’existait plus dans le regard de sa mère, autrefois si tendre. Elle vit ses yeux durcir et l’entendit s’exclamer :
– Mais qu’est-ce donc que cela ?
– Voyons, ne t’affole pas, elle a dû s’égarer.
Le père s’était levé. Dieu qu’il était grand, se dit Léonore. Simultanément, elle remarqua que sa perception s’était modifiée. La pièce semblait s’être remarquablement agrandie et les meubles avaient pris de la hauteur. Ainsi le guéridon chinois sur lequel était posé le plateau du thé s’était-il rapproché, au point de paraître une sorte de muraille brillante. Les fleurs peintes du service à thé, dilatées comme par l’effet d’une loupe, montraient les détails les plus fins de leur facture. A l’opposé, le plafond s’était éloigné si bien que Léonore n’en distinguait plus les stucs, perdus dans un brouillard.

La jeune fille tenta de dire une phrase mais seul un mot parvint à ses lèvres, brièvement interrogatif : « quoi ? » Sa propre voix lui sembla résonner étrangement, mais déjà un étau se fermait autour d’elle, elle se sentit soulevée, puis, brutalement, elle fut projetée dans le vide. L’immense volume du salon se défit en longs sillages colorés. Un bourdonnement étrange surgit. Il crût en intensité. Alors elle s’évanouit.

Il est difficile de décrire la fin de l’étourdissement de Léonore, et son retour à la vie. En effet, les mots et les phrases ne lui revinrent jamais. Or comment — puisque nous, nous disposons du langage — pourrions-nous rendre compte de ce Rien ?

Vous devinerez que l’envahirent des odeurs qu’elle trouva sublimes, sèves et terreaux, chlorophylle et champignons, escargots et insectes, vivants ou décomposés. Et que Léonore, toujours sans se le dire, eut soudain très faim, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Portée par un courant d’air qui se déroulait jusqu’à elle, lui parvint, à la fois reconnaissable et neuve, une fraîche odeur d’eau. Léonore se redressa et fit maladroitement quelques pas en humant le vent pour s’assurer de la direction. Elle tenait fort mal sur ses jambes et dut bientôt se résigner à se déplacer par bonds. A sa grande surprise, cela lui procura un certain plaisir et lui rendit même un peu d’assurance. Elle arriva ainsi à la fontaine au bout du parc, (même s’il ne subsistait plus en elle aucune idée de parc). D’un puissant coup de rein, elle se propulsa sur la margelle de pierre blanche et, là, elle vit.

La surface tremblante frémissait d’appels.

Léonore plongea.