Lettre à son amie Lucie - 2

Genève, le 3 juillet 1874, Promenade de la Treille

Ma Chère Lucie,

Dans ce milieu où calculer vaut vivre, il reste un lieu épargné par la fadeur des mœurs genevoises alors même qu’il en constitue le cœur ; c’est la promenade de la Treille au sommet de la vieille ville. Une esplanade aérienne,  un vaste balcon dominant le parc des Bastions et donnant sur le mont du Salève. J’aime à y flâner tandis que M. Malivert vaque à ses mornes occupations.

Hier, alors que je tentais en vain de m’intéresser à l’ouvrage que j’avais apporté, trop distraite par la qualité de l’air qui feuilletait les pages à mon insu, je vis arriver mon brillant époux, tout sourire et flagornerie déployés. Un homme l’accompagnait, terne et chauve, à l’air mélancolique et larmoyant des chiens de chasse. Cependant l’animal que mon cher mari flattait avec  assiduité s’avéra d’un intérêt insoupçonné : il possédait une demeure au bord du lac où il aurait grand plaisir à nous recevoir. Le soir même nous y étions. Le domaine dominait quelque peu les rivages du lac Léman. En face s’élevait la noire barrière des monts Jura. Le château, bien entretenu, portait à juste titre le nom de « Beauregard ». Nous y arrivâmes alors que le soleil déclinait et empourprait le ciel d’automne. Je fus tentée un instant de me laisser aller à de douces pensées mais la présence sévère de mon mari me l’interdit.  Lorsque le savoir vivre le plus rudimentaire me le permit, je quittai la petite assemblée pour une dernière promenade sur le rivage. Au bout de l’allée qui descendait jusqu’à l’eau, s’étirait une mince langue de graviers en arc de cercle, au-delà de laquelle je vis un petit embarcadère. Le jeune domestique qui m’accompagnait se tenait dans un silence respectueux duquel je ne cherchai pas à le distraire. Au contraire. J’aimais sa présence silencieuse et probablement médusée par l’inconvenance de mes manières. Tête baissée, front buté, le jeune homme hésita à me refuser vertement une promenade en barque. Comme il ne pouvait que fléchir devant ma volonté, il rejeta brusquement une longue mèche de son front et dressa son regard avec superbe, le figea dans mes yeux ; d’un air duquel il eut quelque mal à cacher la raillerie, il me demanda si Madame désirait  ramer. J’aurais pu adopter le persiflage devant tant d’insolence mais ses yeux étaient francs et je ne pus qu’admirer la liberté qu’il avait prise envers celle qui se voulait libre.

Nous rentrâmes alors que le ciel décoloré annonçait la nuit et chacun, lui devant avec la lanterne, moi derrière, retrouva le rang qui lui avait été infligé.

Laure