Lettre à Robert Caze
Ce brouillon d’une partie de lettre à Caze doit dater de peu après la publication en 1883 du roman Le Martyre d’Annil, suivi de La Sortie d’Angèle, nouvelle dont le personnage central est une prostituée allant de désillusion en désillusion pendant son jour de congé. La page retrouvée devait être précédée d’un éloge de l’ouvrage en question, offert et dédicacé par Caze à Laure Antoinette.
Rien n’indique ni ne dément que le brouillon, mis en forme et devenu lettre, ait été envoyé à Caze. Mais il est certain qu’il n’a pas obéi à l’objurgation de son amie : l’année suivante paraissait sous la même mention générique Les Filles, le long roman Femme à soldats. En 1885, La Semaine d’Ursule, dont l’héroïne est une femme de ménage dévote et prude, inaugure la série Les Femmes. (On peut raisonnablement supposer que ces mentions ont été imposées par les éditeurs.)
Ce brouillon présente de multiples intérêts : le féminisme de Laure Antoinette, la souffrance que lui inflige la « soumission » des femmes en général, dont la « fille soumise » est pour elle emblématique. Il éclaire de plus, quoique partiellement, la solidité des relations entre l’épistolière et son destinataire, à cette époque du moins.
Le Martyre d’Annil suivi de La Sortie d’Angèle a été fort bien réédité en 2010, précédé d’une longue et très remarquable Préface. (Cf. l’article sur Robert Caze dans l’encyclopédie en ligne Wikipédia.)
L
’original ne présente que deux corrections, de nature orthographique.
coaltar
Après ces éloges oh ! combien mérités, de votre volume, et plus particulièrement de La Sortie d’Angèle, cette Angèle me devenant de plus en plus chère,permettez.moi, mon Ami, de soulever une question qui me tracasse. Une question que je puis poser sans détour à un écrivain auquel me lie une déjà vieille amitié, n’est-il pas vrai ? Et avec qui la sincérité entre les sexes est de mise, chose peu croyable à la plupart des esprits de notre temps…
Pourquoi les auteurs prennent-ils de plus en plus souvent pour sujet ces « maisons » où ne vivent que des femmes et dont les hôtes sont des messieurs en quête de certains plaisirs ? Romans interdits aux jeunes filles, et que les honnêtes femmes — comme vous dites — n’osent pas acquérir et ne lisent qu’en cachette de leurs maris ? — car eux, qui les achètent, les placent hors de portée de leurs épouses. Si je voulais vous taquiner, je vous demanderais quel genre de femme je suis à vos yeux, moi qui ai l’honneur de me voir offrir un ouvrage de ce genre avec une dédicace si gentiment tournée ?
Il y a donc des livres que seuls les lecteurs du sexe masculin sont en droit de lire ; et, chose plus grave, des romans que seuls ont le droit d’écrire des messieurs écrivains ; quelle grossièreté que le féminin « écrivaine » ne soit employé que par plaisanterie, vulgaire mépris des femmes et dérision ! Oh ! que n’a pas subi la sublime George Sand !
Vous m’avez affirmé que votre maître Flaubert, ainsi que ses disciples les naturalistes se faisaient un devoir moral de ne décrire que des lieux, des situations et des personnes qu’ils ont eux-mêmes observés de manière approfondie ; toute la vérité, rien que la vérité, voilà l’honneur des réalistes et des naturalistes ! Les « honnêtes femmes » n’ayant pas l’envie, ni même le droit d’entrer dans les maisons dont vous parlez, c’est un devoir masculin, que dis-je une obligation d’auteurs que de s’y rendre bien malgré eux pour être des artistes honnêtes. Quels dégoûts ne surmonteraient pas ces martyres de l’ART au nom de l’authenticité de leur Nouvelle Littérature ? Mais, sotte que je suis, pourquoi ne parler que de vos confrères ? N’êtes-vous pas, mon Ami, des plus scrupuleux sur la réalité de ce que vous offrez au public ?
Ne m’en veuillez pas si je vois dans les sujets de ce genre une sorte de chasse gardée, dont les femmes se mêlant d’écrire sont exclues ; et, au risque d’encourir vos foudres, je pense que vous et vos confrères font d’une pierre deux coups — la pierre que l’on jette à la femme adultère, et à celles que vous autres vitupérez sous le nom de « filles », mais avec qui vous buvez le champagne dans des divans profonds que vantait Baudelaire. Mais que ne ferait-on pas au nom de la Vérité ?
Je divague, dites-vous ? Ma périlleuse organisation féminine vous accuse en toute injustice de fréquenter des lieux de débauche, pour les appeler par leur nom ? — Alors, si vous dites vrai, mon cher ÉCRIVAIN, vos romans sont faux, ou imaginaires, puisque ne procédant pas de l’observation des faits…
Pour moi, qui ai un facile accès aux romans réservés aux hommes, les seuls bons sont ceux qui, reprenant honnêtement un sujet des plus rebattus, savent nous émouvoir sur le sort de femmes qui comme nous autres, leurs sœurs, sont dignes du nom de Femmes. C’est précisément, mon Ami, ce que vous avez fait avec une juste noblesse et sans pathétique.
Au nom de cette noblesse native en vous, je vous objurgue de ne plus nommer des romans de ce genre, si vous en écrivez d’autres, des romans « de filles », par opposition aux romans « de femmes » que vous m’avez dit vouloir écrire il n’y a pas très longtemps.
Si vous ne le faites pas pour elles, faites-le pour moi ; car il y a, Robert, une terrible vérité qui vous échappe (à vous comme à la plupart) ; il n’existe pas que des Filles soumises, comme dit la Loi ; presque toutes les autres, qu’on les appelle « femmes » ou « dames » vivent en état de soumission aux hommes ; et leurs prisons (morales, physiques, ou les deux) sont souvent moins supportables et plus fermées que les maisons qu’on dit de Tolérance.