Notes de lecture

Montreux, le 4 mars 1874

La voici donc, l’œuvre fondatrice du NATURALISME littéraire, à en croire Robert… la pierre angulaire du grand édifice des romans enfin « vrais » !

Dans leur Préface, les auteurs (ils sont frères et signent leurs livres en commun) disent où réside la nouveauté de ce roman : avoir comme personnages des gens du peuple, les plus humbles, les plus pauvres et, par suite, les plus malheureux. Ces malheurs sont aussi dignes de nous émouvoir que ceux des grands de ce monde qui nous font pleurer dans les tragédies du Grand Siècle. De plus, les auteurs disent être utiles à la Société en révélant aux lecteurs des classes aisées la vérité sur la condition misérable de la masse des déshérités, énorme, méconnue et souvent méprisée.

Germinie, l’héroïne (si l’on peut employer ce mot) de ce long récit, est le type même d’un être né sous une mauvaise étoile ; on est très tôt certain qu’il ne lui arrivera jamais rien de bon ni d’heureux, que sa vie ne sera qu’une lente, et de plus en plus pénible descente dans l’horreur. Cette sorte de destin autorise les deux frères à parler de « tragédie » ; mais, ici, le destin antique se nomme pauvreté, illettrisme, mauvaise santé, etc., rien de commun avec ce qui fait souffrir les princesses et les rois de l’ancienne tragédie. Et le besoin d’argent, qui aboie aux trousses des personnages, les mord à la gorge, explique leur dureté, leur méchanceté ou leurs mensonges les uns envers les autres. Il serait faux de dire qu’ils sont méchants de nature : leurs conditions de vie sont plus déterminantes que leur « caractère ».

Le destin s’acharne avec une belle constance contre la malheureuse : laide, ignorante, violée et engrossée, naïve comme pas deux, donc victime de choix d’un  homme sans scrupule pour lequel elle s’endette de façon démente, elle n’a qu’une chance, mais d’importance : celle d’être la « gouvernante » d’une rejetonne de l’aristocratie, ruinée par la Révolution et vivant modestement dans un quartier populaire. Cette dame âgée témoigne à Germinie de la bonté, et même de l’affection. À tel point que lorsque sa pauvre gouvernante meurt, elle voudrait lui acheter une concession perpétuelle ; mais charitablement avertie des dettes énormes qu’a faites Germinie et qui tombent à sa charge, elle ne peut qu’abandonner le cadavre à la fosse commune. C’est l’occasion, pour les auteurs, d’écrire un chapitre final tout vibrant de l’indignation que leur inspire la conduite injuste de la société envers celles et ceux dont l’obscur et misérable travail d’esclaves assure l’existence. Quelle éloquence au service d’une juste cause !

Je ne peux pas dire que j’aime ce roman. Il m’a beaucoup ennuyée, étant bien trop long et quasiment sans péripéties : tout est connu d’avance, alors qu’il en va autrement dans les bonnes tragédies grecques ou françaises. Et puis, au lieu de mener leur récit bon train, les auteurs s’attachent à une quantité insupportable d’élégances et de grâces d’écriture ; il leur est impossible d’écrire un substantif sans faire vrombir autour de lui quatre ou cinq adjectifs qui l’obscurcissent comme un essaim de mouches les friandises de l’épicier ou la viande du boucher ; ils usent aussi de préciosités, de déhanchements de phrases, de mille coquetteries dans le choix de leurs mots. Si bien que même l’aristocrate instruite qui emploie Germinie n’y aurait vu goutte : ce livre des Goncourt n’est pas écrit pour ceux dont il parle, mais pour épater leurs confrères.

Il y a certes ce que les connaisseurs appellent « des beautés » : ce sont des descriptions de paysages, ou de rues, très inspirés je crois des peintres novateurs, tels Monet ou Pissarro, ces « impressionnistes » dont  j’ai admiré avec émerveillement des tableaux à Paris, avec Georges, qui est comme un poisson dans l’eau dans le milieu des peintres. Ceci me fait penser que la plupart des chapitres sont des sortes de « tableaux », de poèmes en prose se refermant sur eux-mêmes, et que la marche du récit en est bloquée. Ce qui est bon en peinture ne vaut rien dans l’art du roman. – C’est du moins mon …impression. On dirait que les auteurs sont moins désireux d’entendre le lecteur s’exclamer : « Dieu ! que je plains cette pauvre Germinie ! » que : « Diable, que ces Messieurs Goncourt écrivent artistement ! »

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Montreux, le 17 mars 1874

A l’inverse, ce roman m’a passionnée par son intrigue et ses péripéties : je ne l’ai pas lâché avant la fin, et pourtant il est long ! C’est beaucoup plus proche d’une tragédie que Germinie Lacerteux. Le style en est à la fois plus robuste et plus simple ; par moments d’une grande force.

Robert m’a envoyé la deuxième édition, car la première a été épuisée en une année ; comme certains articles de presse ont vivement critiqué ce livre à sa sortie, Zola écrit une assez longue Préface à la deuxième. Je dois dire qu’elle est intéressante, mais ne me convainc pas, et que personnellement je n’en avais pas besoin, étant pénétrée et admirative des qualités de ce roman. Je m’étonne qu’on ait parlé à son propos de livre putride, de pus, d’ordure, de sanie, vu qu’il n’y en a pas dans ces pages… pas plus que de « tableaux obscènes » - si c’est le cas c’est que je ne connais pas le sens des mots, ou qu’ils n’ont pas le même sens pour moi que pour les critiques pusillanimes et conservateurs.

Une femme dont le mari qu’on lui a imposé est tout à fait incapable de satisfaire ses désirs amoureux prend un amant, quoi de plus ordinaire, dans la vie et dans les romans ? Là où les choses deviennent tragiques, c’est l’assassinat du mari par le couple adultère. Mais ce qui fait l’originalité de l’histoire c’est… le dégoût, puis la haine de plus en plus viscérale qu’éprouvent l’un pour l’autre les amants meurtriers, où plutôt ex amants, car le contact physique, même la simple proximité les rend l’un et l’autre malades. Ils sont si malades et dégoûtés de la vie qu’ils boivent ensemble une fiole de poison que l’homme n’avait au départ destiné qu’à sa femme.

Ce qui me laisse incrédule, ce sont les propos théoriques dont regorge la Préface. Zola se défend de l’accusation d’immoralité en disant qu’il a précisément « observé », comme un homme de science, des êtres sans conscience, ignorant de toute morale, dominés par leurs instincts, « dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair ».

Zola semble penser que l’homme dans sa vérité nue existe de préférence dans les basses classes incultes et les passages sans lumière, tel celui du Pont-Neuf, où se déroule l’essentiel du drame. En somme les gens du petit peuple, comme on dit en faisant une moue de dégoût, deviennent les acteurs idéaux du genre tragique, alors qu’au Grand Siècle ce rôle était dévolu aux princes et à leur entourage. J’avoue qu’au fond de moi j’étouffe un petit rire, en pensant à Racine, à ses Frères ennemis dont Créon attise à son profit la haine, à son Néron, à son Pyrrhus, à la Cléopâtre de Corneille qui tente d’assassiner ses deux fils – et tout cela sans le moindre remords – à l’exception de la pauvre Phèdre…

Si le tragique est la mise en œuvre d’une fatalité, celle de la « chair », comme écrit M. Zola (adoptant le vocabulaire de l’Église !...,) en vaut une autre. L’essentiel est que fatalité il y ait ; et, pour cela, on peut faire confiance à son imagination.

La tragédie classique ne montrait sur la scène ni sang, ni mort violente, ni cadavre. Or, l’un des chapitres les plus puissants du roman se passe à la morgue, où sont exposés les corps que la police n’a pu identifier. Tout un chacun (je l’ignorais) peut s’y rendre, non seulement par nécessité après la disparition d’un proche, mais, à en croire l’auteur, par curiosité. C’est là, lit-on, que les adolescents découvrent les « mystères » du corps féminin dévêtu, que des dames de la bonne société ressentent des frissons dans les reins en se figeant devant le corps athlétique d’un jeune ouvrier victime d’un accident…Cette fascination de la mort est, je crois, présente dans toute tragédie ; mais jamais je ne l’avais vue représentée d’une manière aussi horriblement amoureuse. C’est un chef-d’œuvre, un chapitre inoubliable.

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Montreux, le 28 mars 1875

Quel saut d’un monde à un autre ! Publié voici une dizaine d’années comme ceux des Goncourt et de Zola… c’est son unique point commun avec eux ! : tout les sépare : l’action ne se déroule pas de nos jours, mais voici quarante ans, sous Charles X ; elle n’a pas lieu à Paris, mais dans la campagne normande, avec ses châteaux habités pas des nobles nostalgiques de l’Ancien Régime, des paysans aussi ignorants que leurs ancêtres ; et surtout, la religion n’a pas perdu une once de sa domination sur les esprits. L’auteur est lui-même de vieille noblesse, méprisant et haïssant le régime républicain. Catholique pratiquant, il a choisi, comme souvent paraît-il, un sujet religieux, et un titre scandaleux, monstrueux même : pour lui-même et les protagonistes de cette sombre et tragique histoire, les mots « prêtre » et marié », ainsi accolés, représentent une des pires offenses envers le Père et son Fils.

L’histoire, contrairement à celle de Germinie et de Thérèse, est très étoffée, riche en rebondissements et péripéties ; elle est contée avec un art parfait, qui nous tient en haleine ; et l’écrivain réussit – j’en suis une preuve vivante – à intéresser, à émouvoir les lecteurs qui ne croient ni à Dieu ni à Diable, alors que tout semble à première vue reposer sur des enjeux purement religieux.

Je ne puis me glisser dans l’esprit d’un catholique « moyen », mais j’ai lu dans une chronique du Figaro qu’aux yeux mêmes de « bons catholiques », les héros de Barbey sont des mystiques tellement exceptionnels qu’ils poussent l’amour de Dieu et de son Fils au-delà de toute mesure, voire de toute humanité. Pour ma part, à mesure que j’avançais dans la vie de ces héros …démesurés, je la lisais comme l’histoire d’une folie… Est-ce cela, que l’aimable prêtre chargé de mon éducation religieuse, appelait « la folie de la Croix », en nous mettant en garde contre le péché d’orgueil qui peut en résulter, au grand bénéfice de Satan ? (Pauvre abbé, j’ai presque des remords quand j’y pense… peut-être qu’il prie encore pour que la grâce me touche un jour…)

Mais revenons à nos exaltés : l’excès, la démesure, est la marque de tous les personnages principaux ; un jeune homme fou d’amour au point de se suicider, un père (le prêtre marié) adorant sa fille au point de souffrir pour cette mystique, lui l’athée, un martyre volontaire ; martyre qui fait de lui une sorte de saint de l’incroyance.

Tout est tragique dans ce livre ; ce n’est pas un tragique ordinaire, mais aussi exceptionnel que les protagonistes, justement parce qu’il procède de leur caractère, non des circonstances. Chez Zola, deux personnages ordinaires, nullement destinés ou prédestinés  à un sort tragique, sont condamnés au suicide pour échapper à l’enfer sur terre. Nulle allusion à un quelconque sentiment religieux, à un Autre Monde. À ce tragique purement « naturel »  répond chez Barbey la présence constante de ce qu’il appelle le surnaturel. Et la « folie » du surnaturel fait qu’il l’emporte sur le respect de la vie « naturelle ».

Comme j’ai envie de réfléchir quelque temps à l’effet sur moi de ce livre, je note l’essentiel de l’intrigue avant de l’oublier.

Un jeune Normand, fils d’un fermier des aristocrates propriétaires du château de X va parfaire à Paris sa formation de prêtre, et devient ministre du Saint-Évangile. D’une grande intelligence et d’une volonté inflexible, il devient athée, se lie avec un grand chimiste dont il épouse la fille. Celle-ci meurt en accouchant d’une fille d’une santé des plus fragiles et sur le front de laquelle est visible une croix inversée. Le père, idolâtre de son enfant, n’ose lui refuser de devenir une ardente chrétienne, qui peut-être porte sur son front, toujours cachée sous un voile, la marque terrible de l’apostasie paternelle. Lors de sa première communion, son directeur de conscience lui révèle l’athéisme de son père, mais non son pire péché,  qui est de s’être marié après avoir été ordonné prêtre.

L’enfant, déjà mystique, se persuade que les peines qu’elle pourrait s’infliger compenseraient le péché de son père et lui éviteraient l’enfer. Son premier sacrifice est de se faire secrètement admettre dans l’ordre des carmélites, qui la dispense de se cloîtrer pour pouvoir agir sur son père. Devenue l’épouse du Christ, elle ne pourra se marier avec le plus parfait des gentilshommes normands, qu’elle aime intensément. Sa santé déclinant de façon très inquiétante, le prêtre normand qui veille sur son âme avertit son père que la maladie de sa fille provient surtout du désespoir que lui cause son athéisme. Alors, pour sauver la jeune fille, cet athée feint de revenir à la religion ; il sacrifie à son tour tout ce qui lui donne le goût de vivre ; avec une habileté digne d’une meilleure cause, il supplie les autorités ecclésiastiques de l’accepter, de le punir durement et, par la suite, de disposer de lui comme Dieu le leur dictera.

Mais bientôt, dans une des terrifiantes crises qui se saisissent de l’esprit et du corps de Calixte (tel est son prénom ; quant au nom de son père, c’est…Sombreval ; l’amoureux tant aimé mais inépousable se nomme Néel de Nouhan ; il y a encore une femme âgée, qui a élevé Sombreval, orphelin de mère ; c’est la Marghaigne ; elle a, dans ses jeunes années, frayé, mais sans se donner à lui, avec Satan ; repentie et bonne chrétienne, elle a conservé de ses mauvaises fréquentations le don de voir l’avenir.) Or, le terrible avenir que lui révèlent ses dons est tout à fait le même que celui que Dieu révèle au bon prêtre. Et ce que disent les « voix » de la Marghaigne est pareil à ce que la voix divine dit au prêtre.

Celui-ci souffre (lui aussi…) le martyre en apprenant que Sombreval, dont la conduite hypocrite a trompé ses supérieurs, va être entièrement pardonné et autorisé à célébrer la messe. Le bon prêtre ne peut supporter l’idée des souffrances atroces que le bien-aimé corps de Jésus va endurer quand, par la transsubstantiation, il sera englouti sous forme d’hostie et de vin par Satan lui-même sous la soutane du prêtre Sombreval. Pour lui, la seule solution est de révéler à Calixte que son père lui ment ; sachant que cette révélation entraînera la mort de la jeune sainte, il pense que Sombreval n’aura plus aucune raison de poursuivre sa carrière de prêtre satanique, puisqu’il ne le fait que pour maintenir sa fille en vie.

Il ne se trompe pas : Calixte meurt, Sombreval se suicide ; l’amoureux de Calixte suit peu après son exemple, comme l’avait prédit la Marghaigne.

Je trouve cette façon de penser tout à fait révoltante. Mais la question que je me pose est : pourquoi la lecture de ce livre m’a-t-elle enchantée ?

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A propos de Barbey, novembre 1883 [feuillet collé sur la page parlant du Prêtre marié]

J’ai enfin pu lire Les Diaboliques, dont la première édition avait été retirée des librairies pour éviter à son auteur un procès.

La lecture de ces six « histoires tragiques », ainsi l’auteur les nomme-t-il, me permet de compléter un peu mes lignes sur les caractéristiques de Barbey et les raisons de mon attachement.

Quelques-unes des différences entre Barbey et Zola :
- le style de Barbey regorge de comparaisons, d’images, le plus souvent inattendues ;
- ces comparaisons sont fréquemment puisées dans le Bible, la mythologie et la littérature, qu’elle soit  antique ou récente ; pour les comprendre, il faut avoir bon nombre de connaissances, ce qui n’est pas nécessaire pour comprendre Zola ;
- de plus, chez Barbey, il y a un conteur de l’histoire, et son ou ses auditeurs, auditeurs qui parfois interviennent pour s’indigner, ou admirer, etc. Tous, conteurs et auditeurs, appartiennent à la même société, aisée, instruite, assez blasée qui a besoin d’histoires  violentes pour leur prêter l’oreille. On voit bien que c’est quasiment l’inverse chez Zola, car dans ses livres (j’en ai lu quelques autres que Thérèse) on ne sait pas qui raconte : l’histoire a l’air de se dérouler non comme un récit, mais d’elle-même, comme dans la vie.
On pourrait presque dire que Zola est un Barbey « retourné », comme on retourne un gant.

Cela m’amuse de comparer Thérèse Raquin à l’un des contes des Diaboliques, intitulé Le Bonheur dans le crime, qui en est le gant retourné :
l’histoire se passe dans une des petites villes de France où s'est regroupé un nombre tout à fait inhabituel d’aristocrates  nostalgiques de l’Ancien Régime. Dans cette ville où l’on adore tirer l’épée – c’est à peu près la seule occupation jugée digne d’être pratiquée – la fille du maître d’armes, Hauteclaire, est malgré sa roture admirée et respectée, parce qu’elle est une lame plus fine encore que son père, et n’importe quel tireur d’épée du lieu. Elle est de plus d’une beauté « unique », et mène une vie irréprochable. Un beau jour elle disparaît, et seul le médecin – qui raconte les événements – découvre qu’elle est devenue une « servante » dans un château où il est appelé en consultation : le maître de maison et la maîtresse d’armes, pense-t-il, sont tombés amoureux l’un de l’autre, d’un amour aussi violent que les duels qu’ils pratiquent dans un endroit où nul, sinon le médecin, ne peut les apercevoir. Quant à l’épouse du conte adultère, Madame de Savigny, elle apprécie beaucoup cette nouvelle domestique ; comme tous les autres serviteurs, elle n’avait jamais vu Hauteclaire, ni même eu vent de son existence. Comme la Thérèse de Zola et son amant, Le comte de Savigny et sa maîtresse décident un jour de se débarrasser d’un conjoint gênant ; le médecin (qui n’a pas dit qu’il avait reconnu Hauteclaire) est appelé d’urgence au chevet de la comtesse ; celle-ci, comme le médecin, comprend qu’elle a été empoisonnée  par un prétendu remède administré par Hauteclaire ; mais elle interdit au bon docteur, et de tenter de la guérir, et de révéler qu’elle a été empoisonnée, et pourquoi ? Parce que cette aristocrate qui n’a d’autre passion que celle de la noblesse préfère mourir plutôt que de penser qu’ « on »  dira qu’un comte de Savigny a trompé Madame de Savigny avec une servante, une roturière s’il en est !!

À ce point de l’histoire, je vois un autre parallèle avec celle de Zola : quelqu’un aurait pu révéler que Louis a été assassiné, et par qui, mais en est incapable, parce que frappé d’aphasie : c’est la mère de l’assassiné. Le médecin, dans l’histoire de Barbey, est lui aussi interdit de parole, par le serment que la comtesse a exigé de lui.

Après la mort de la comtesse, le médecin continue à se rendre au château sans jamais parler de son dernier entretien avec la défunte. Un an plus tard, le comte épouse sa complice, défiant toute la noblesse du lieu, alors que sa fortune lui permettrait de vivre ailleurs confortablement.

Ni l’un ni l’autre ne paraît avoir le moindre remords. Loin de s’affadir, leur passion semble devenir de plus en plus forte ; leur santé est parfaite, ils nagent visiblement dans le bonheur, et même les années ne paraissent pas avoir de prise sur leur force et leur beauté.

Dieu les choierait-il, ces incroyants ? Deux phrases des Diaboliques pourraient nous éclairer : la première soutient que le manichéisme est à prendre au sérieux et que l’auteur ne condamne pas sa thèse ; laquelle veut que Satan ne soit pas une créature de Dieu révoltée contre son créateur, mais une puissance autocréée, comme Dieu. On peut, si je saisis bien, être heureux dans le crime grâce à Satan. L’autre passage du livre dit : « Or, l’enfer, c’est le ciel en creux. Le mot diabolique ou divin, appliqué à l’intensité des jouissances, exprime la même chose, c’est-à-dire des sensations qui vont jusqu’au surnaturel. »

Curieux retournement du gant ! L’athée Zola inflige un véritable, épouvantable enfer, et la mort aux amants meurtriers, à tel point qu’ils attirent presque la pitié du lecteur ; et peut-être, suscitent la terreur, propre au genre tragique. Chez Barbey, le conteur a un auditeur ; s’il lui raconte l’histoire de comte et de Hauteclaire devenue comtesse, c’est parce qu’en flânant de conserve, ils les voient (sans en être vus) au Jardin des Plantes, devant la cage d’une panthère noire. L’ami du docteur est figé sur place par la beauté de Hauteclaire ; mais, davantage, stupéfié parce que la dame fixe la panthère jusqu’à lui faire abaisser les paupières, et ose ensuite passer une main à travers les barreaux. C’est une de ces créatures que Barbey nomme les « diaboliques » ; le comte en est un autre. Et leur amour, né et vivant de duels mettant leur vie en péril, l’est aussi.