Extrait du Cahier noir

Yverdon, le 18 novembre 1876

J’ai à nouveau passé une nuit difficile. J’étais au réveil baignée d’une sudation sans doute provoquée par ces rêves affreux qui accompagnent mes nuits depuis que je suis arrivée ici.
Il est vrai que le voyage fut difficile. Le froid mordant, les routes inondées, l’incessant bavardage de Charles, ont réveillé en moi de mornes pensées, de celles que j’avais étant enfant quand ma mère me contraignait à parcourir avec elle le parc de la Tête d’Or alors que la neige tombait abondamment et que le froid me pénétrait jusqu’à la moelle des os ; ma mère, sans cesse parlait de ma conduite présente et de celle que je devrais adopter plus tard, quand je serais à mon tour épouse, mère de famille. C’est alors, je m’en souviens très bien, que le doute s’est insinué en moi de jamais pouvoir ressembler à celle qui m’a donné le jour ; de jamais être moi-même une mère plongeant sa fille dans un ennui aussi extrême que celui qui m’étreignait au parc.
Cette pluie qui tombe, peut-être ne s’arrêtera-t-elle jamais. Elle tombe avec une telle violence que les carreaux de la fenêtre dégoulinent d’eau ; à l’intérieur de la chambre, les carreaux sont tout embués. J’y pose mon doigt et écris les noms de ceux qui aujourd’hui sont pour moi les êtres les plus précieux. Le nom de Charles n’y figure pas.

Le soir
Charles ayant décidé de passer l’après-midi dans la famille de Jean-Philippe, je lui ai dit que ma migraine était telle que je ne pouvais me rendre chez eux. Je me suis installée dans le petit salon ; et j’ai commencé la lecture du livre de Robert acheté à Genève lors du premier jour de notre arrivée, cela s’intitule Les deux Bustes. J’ai hésité à l’acquérir et j’hésitais à le lire.