Première rencontre avec Robert Caze
(extrait du Cahier rouge)
Genève, le 18 mars1874
Je ne sais trop dans quel état je me trouve depuis cette rencontre. Impossible de dormir… et me voici je ne sais comment assise à mon secrétaire, au milieu de la nuit ! Une plume à la main !! J’ai la certitude que le fait de raconter ce qui m’est arrivé cet après-midi me calmera et me laissera la paix de m’endormir enfin, mon Dieu mais non, c’est plutôt de diable qu’il faudrait parler.
J’étais en train de lire dans la véranda, quand un pensionnaire que je ne connais que de vue est entré avec un jeune monsieur vêtu à la diable, qui, me présentant ses respects, s’enquit : « Madame, ou Mademoiselle ? — Madame », répondis-je en mentant, mais je le fais toujours pour décourager les messieurs qui seraient trop entreprenants. « Pardonnez-nous, Madame, de vous déranger dans votre lecture, nous parlerons le plus doucement possible, mon vieil ami et moi. »
Les deux en effet s’assirent à l’autre bout de la véranda et parlèrent quelques minutes à voix basse. Je m’étais remise à lire, mais soudain ne pus m’empêcher de lever les yeux de mon livre car le visiteur, qui depuis un moment parlait de plus en plus haut, s’était mis à déclamer des vers plein de haine et de mots grossiers, contre les riches, les officiers, les juges, les prêtres, appelant hypocrites et fausses des dames connues pour leurs visites à Noël dans les hospices de malades miséreux à qui elles faisaient de leurs propres mains de petits cadeaux, à ce que rapportaient les journaux ; mais ce qu’il déclamait n’usait pas de ces termes. Son ami lui faisait signe sur signe, en me désignant discrètement (croyait-il) ; n’ayant aucun succès, il se leva et dit : « Robert, mon ami, la position assise, depuis l’incident que tu sais, m’incommode au bout d’un moment. J’aimerais me détendre un peu les jambes et continuer à t’écouter en fumant un cigare dans le parc. Ainsi, mon plaisir sera double. Et j’apprécierai encore mieux la qualité rare de ta mémoire. Il le poussa vers la sortie, et je ne compris plus leur dialogue pour le moins animé. En sortant, le pensionnaire m’avait fait une espèce de révérence avec un air de gêne et d’excuse ; mais du visiteur à l’éloquence digne des halles, je ne connaissais que le dos, la taille plutôt médiocre, la chevelure de jais et comme un soupçon d’accent méridional.
Si je continue à donner tant de détails, il sera bientôt l’aube !! Il faut que je note l’essentiel, rien d’autre, et rester maîtresse de moi.
Le pensionnaire maladif se retira après une courte promenade dans le parc, en priant son visiteur de l’attendre, que son petit somme ne serait pas long. Situation délicate ; le visiteur essaierait-il d’engager la conversation ? Je ne sais pourquoi, mais je le désirais, malgré les termes grossiers dont il avait usé. Sa physionomie était avenante. Je ne regardais plus mon livre, ouvert sur mes genoux.
- Madame, dit-il d’une voix modeste et agréable, mon ami m’a remontré tout à l’heure que j’avais ici même tenu des propos tout à fait déplacés en présence d’une dame, et qui seraient criminels devant une demoiselle. Je le regrette sincèrement et vous prie de bien vouloir me le pardonner. Ma seule excuse est que les vers… vigoureux et justiciers que je récitais ne sont pas de votre serviteur.
- Monsieur, on pardonne bien des choses à ceux qui aiment les vers et, mieux encore, les disent par cœur avec autant de fougue. Mais Victor Hugo, s’il a coiffé le dictionnaire d’un bonnet rouge, ne préconise pas pour autant l’emploi de termes chers aux cochers de fiacres. Je préfère les bonnets propres à ceux qui sentent le ruisseau.
Je me tus. Puis je me lançai à l’eau comme je ne l’avais jamais fait ; j’eus l’impression qu'une autre en moi parlait :
- Mais pour le reste, je suis tout à fait en accord avec les idées de ce poète.
- Vous, Madame ? vraiment ?
- Et pourquoi non ? rétorquai-je vivement. Vous ne savez rien de moi.
J’étais prise de je ne sais quelle agitation ; mon livre glissa par terre, où il resta ouvert.
Mon vis-à-vis se précipita et s’en saisit. Mais au lieu de me le tendre, il cherchait comme fiévreusement à trouver la page de titre, le nom de l’auteur mais ses mains tremblaient et il semblait oublier, à moitié plié contre mes jambes, l’indécence de nos postures réciproques. Sa chevelure s’appuyait aux plis de ma robe.
- Molière, Tartuffe ! Ah ! que c’est beau !
- Il me semble, Monsieur, que comme lui vous serrez de bien près votre interlocutrice ! Relevez-vous donc.
Je lui donnai une légère poussée de la main, qui le déséquilibra, il tomba sur ses genoux.
- Mais, Monsieur, prenez-vous mes pieds pour un prie-Dieu ? Et ne craignez-vous pas que mon époux soit caché derrière le paravent ?
C’est un paravent japonais, comme les autres meubles et les estampes ornant les murs.
Il poussa une espèce de gémissement, ou de grognement ; il enserrait mes jambes et sa tête s’enfouissait dans mon giron. Ma main se posa d’elle-même sur ces cheveux drus et presque noirs, mes doigts s’y enfoncèrent, y creusant des sentiers. C’est bête, je sais, mais ce que j’entendais dans ma tête, c’était des vers du Cantique des Cantiques !! Tout ce que mon cœur a retenu de l’ancien Testament…
- Robert, mon vieux Robert ! Viens un instant, on te demande !
Ouf !! la voix de son ami venait du hall ; comme si de rien n’était, monsieur Robert sortit tranquillement de la véranda ; je ramassai le Molière et le remis sur mes genoux après avoir vérifié qu’aucun des cheveux n’était collé à mes vêtements.
Il commence à faire jour.