Extrait du Cahier bleu

Paris, janvier 1876

[…]

Je pense avec horreur à ce qu’il adviendra de ce corps, une fois morte. Comment se faire à l’idée que ceci n’est qu’une pauvre enveloppe de moi, et non pas moi, exclusivement et totalement moi. Je ne sens pas que mon corps soit dominé par une âme, instance dont on raconte qu’elle est à lui bien supérieure moralement. Non, je crois à l’inverse, parce qu’il me semble le percevoir par mes sensations, que c’est le corps plutôt qui façonne l’âme. Et que l’âme n’en est que l’esclave. Et si l’âme est bien, comme je l’imagine, cette sorte de vent qui contient le langage, et que ce langage sans liberté ne fait que ressasser ce que le corps endure, comment vais-je ne pas me lasser d’écrire jour après jour dans ce journal ? A force de répéter les mêmes choses, le dégoût ne va-t-il pas me gagner ? Ne vaudrait-il pas mieux se réfugier dans le Théâtre ou le Roman, inventer des personnages aux mœurs excessives et les faire vivre à ma place ?