Laure Antoinette Malivert et Emma Pieczynska
Parmi les notes de lecture de Laure Antoinette Malivert, plusieurs témoignent de son intérêt pour certaines questions sociales, en particulier celles touchant à la condition des femmes et à leur émancipation. Elle semble connaître en effet les activités des suffragettes, des ligues abolitionnistes et d’autres associations de femmes dont Genève se révèle être une plate-forme à la toute fin du XIXe siècle. Si elle ne se définit pas elle-même comme féministe, affiliée à l’un ou l’autre courant, elle s’intéresse tout autant aux projets législatifs visant une égalité politique, qu’aux idées morales découlant du protestantisme et discutant en particulier du rôle social de la maternité.
Ses notes sont souvent très critiques et elle n’hésite pas à rejeter dans un même discours les excès d’un certain rigorisme religieux ou la défense trop abstraite d’une égalité de droits sans lien avec le quotidien des femmes.
Les lignes qu’elle consacre, en décembre 1906, à sa rencontre avec Emma Pieczynska sont intéressantes à bien des égards. Elles révèlent l’admiration nourrie par Malivert à l’égard de la militante féministe, tout en commentant l’œuvre la plus connue de cette dernière, L’Ecole de la pureté (1897).
Rappelons que ce traité d’éducation sexuelle, destiné aux mères de famille, rencontre alors un vif succès. Pour la première fois, une femme traite ouvertement de l’amour physique, mêlant érudition scientifique et discours moral et pédagogique. Son but : élever les mœurs de la société grâce à l’éducation prodiguée par les femmes, qui, douées du « génie maternel », en sont les seules aptes. Cette élévation morale passe notamment par la chasteté avant le mariage et la continence sexuelle au sein du couple conjugal.
Avant de commenter et de citer partiellement les notes de Malivert, voici quelques mots sur Emma Pieczynska (1854-1927) : fille de famille fortunée, orpheline à 5 ans, élevée entre Genève et Neuchâtel, Emma Pieczynska se marie en 1874 et suit son époux en Pologne. Le couple ne parvient pas à avoir d’enfants et Pieczynska se consacre à l’éducation de jeunes filles. Depuis l’enfance, elle a de graves problèmes de santé. Lors d’une cure à Loèche-les-Bains, elle rencontre celle qui deviendra sa « mère spirituelle », Harriet Clisby, médecin à Boston. Elle divorce en 1883 et revient en Suisse où elle commence en 1885 des études de médecine interrompues pour raisons médicales. C’est à cette période qu’elle fait plusieurs voyages. En 1889, aux Etats-Unis, elle découvre les Unions des femmes. De retour en Suisse, elle reprend ses études à Berne en 1891. C’est là qu’elle rencontre Hélène von Mülinen avec qui elle vivra désormais. Peu avant ses examens finaux, elle devient sourde et doit abandonner. Dès 1896, elle se met à écrire, dispense des cours d’éducation sexuelle et en 1897 paraît L’Ecole de la pureté, qui reprend notamment ses recherches médicales. Dès lors, elle ne cessera d’intervenir publiquement pour l’éligibilité des femmes dans la vie publique ou pour l’abolition des maisons closes, dans la lignée de Joséphine Butler. En résumé, son discours pacifiste met au centre le respect de la dignité humaine et condamne la licence des mœurs accordée exclusivement aux hommes au détriment des femmes. Appartenant à une élite protestante, elle se concentre sur les questions d’éducation morale et civique et se reconnaît dans un christianisme social. Résolument tournée vers l’action, elle est à l’origine du « Premier congrès des intérêts féminins » à Genève en 1896 et l’une des fondatrices de l’Alliance des sociétés féminines suisses (ASF) en 1900. En 1905, elle publie également La Fraternité entre les sexes, dans lequel elle défend une éducation mixte afin de développer entre hommes et femmes, dans un contexte d’égalité, une relation fraternelle qui dépasserait le désir passionnel.
Bien qu’aucun lieu ne soit mentionné dans les notes de décembre 1906, il est probable que la rencontre entre les deux femmes ait eu lieu soit à Leysin, où Emma Pieczynska séjourne alors, soit à la clinique Valmont, au-dessus de Montreux, où réside Laure Antoinette Malivert à cette période. L’écrivaine rédige ces lignes directement après l’entrevue. Elle commence par formuler ses critiques à l’égard de L’Ecole de la pureté qui ne semble pas l’avoir entièrement convaincue :
De retour dans ma chambre, je suis encore éblouie de cette rencontre inattendue avec Madame Emma Pieczynska. J’avais lu, il y a de cela quelques années, son Ecole de la pureté. Si les parties scientifiques m’avaient passionnée, les préceptes moraux n’avaient guère rencontré mon assentiment. Je ne peux me convaincre en effet qu’à force d’éducation, l’on puisse un jour contenir le désir, qu’il soit amoureux ou non. Bien entendu, ce que l’ouvrage nous apprend des modes de reproduction nous donne enfin les clés, à nous autres femmes, pour éduquer en toute conscience et comprendre tant de manifestations naturelles qui nous effraient. Faut-il cependant faire de la continence sexuelle notre salut ? J’en doute. Le discours de Madame Pieczynska me touche au plus profond car si ce désir, les femmes apprennent à le garder contenu et caché, les hommes quant à eux, l’exprime parfois avec tant de violence. […]
Oui, c’est vrai, rêvons d’un monde plus fraternel où filles et garçons se respectent dès l’enfance et où la femme se sent libre enfin de refuser les avances de son époux. Cette liberté résonne comme la première parmi tant d’autres. Faut-il passer par l’abolition du plaisir et de l’ivresse de la passion pour y parvenir ? N’y aurait-il pas d’autres chemins que celui de l’abstinence et de la sacralisation de la famille ? Et si les femmes pouvaient trouver dans la solitude de la création, dans le voyage, leur pleine émancipation ? Et si la maternité n’était pas l’unique mission de la femme ? […]
Dans une deuxième partie, Malivert revient sur la rencontre :
Dès que nous fûmes présentées l’une à l’autre, des dizaines de questions se bousculèrent en moi et je voulus commencer à parler. Madame Pieczynska s’était assise en face de moi et me prit la main. Elle ne pouvait entendre mes paroles et lisait lentement sur mes lèvres. L’on m’avait prévenu de sa surdité, mais je n’imaginais pas une personne aussi diminuée qui, à l’évidence, avait également les yeux atteints. Ce fut donc elle qui parla. De littérature tout d’abord, puis elle me fit part de sa profonde croyance en l’égalité des sexes devant la loi. Son discours semblait couler d’elle comme une source vive. J’y découvrais confusément la conviction qui émane de certains prêches et la fraîcheur d’une parole d’enfant. […]
L’on m’avait parlé de son éloquence et j’en fus convaincue. Je fus touchée aussi par la puissance de son regard, aussi lumineux que profond. Je retrouvais chez elle, cette joie à m’entretenir avec une autre femme, sans les détours épuisants de la bienséance qui dicte les relations avec le sexe opposé. […]
Il n’est pas anodin que Malivert se soit intéressée à cet ouvrage qui pourtant s’adresse explicitement aux mères de famille. En effet, si elle-même n’aura pas d’enfant, la question de la maternité apparaît très clairement dans ses textes de fiction. Sans doute cherche-t-elle dans le discours d’une femme – après avoir tant lu de romans écrits par des hommes — les réponses à certains de ses questionnements.
Nous l’avons dit, L’Ecole de la pureté reçoit un très bon accueil, tant du public féminin que masculin d’ailleurs. Son auteure a témoigné à l’époque de l’abondante correspondance qu’elle a reçue et des relations épistolaires qu’elle a nouées avec certaines de ses lectrices à qui elle a tenté de prodiguer ses conseils. Malivert aurait pu en faire partie.
Il importe peu en effet que notre écrivaine n’ait pas suivi « l’école de la pureté ». C’est avant tout cette défense de la liberté des femmes que nous retenons ici et le discours, très audacieux pour l’époque, d’Emma Pieczynska qui séduit Malivert. Pour la militante en effet, il va de soi que les femmes doivent non seulement avoir accès aux études et à la vie politique, mais également qu’elles doivent pouvoir être indépendantes économiquement et socialement. Ce qui est intéressant, c’est que pour elle la sauvegarde de notre civilisation ne peut se passer des qualités féminines : une émancipation indispensable à l’humanité.
Les dernières lignes de Malivert témoignent de l’effet que ce discours libérateur put avoir alors sur les lectrices, confinées dans les attentes liées à leur sexe, maintenues dans une ignorance coupable et élevées pour servir, sans se préoccuper de leurs propres goûts :
[…] Qu’importe ce soir ma solitude. J’aurai la force de poursuivre et mes rêves d’écriture sont sans orgueil, simplement nécessaires, comme une mission intime. Nous les femmes, nous devons apprendre à nous connaître nous-mêmes : voici ce que me dit Madame Pieczynska avant que je la quitte.
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Sur Emma Pieczynska :
Anne-Marie Käppeli, Sublime Croisade, éthique et politique du féminisme protestant, 1875-1928, Carouge-Genève, Zoé, 1990.
E. Serment, « Emma Pieczynska, née Reichenbach, dans ses œuvres », in Annuaire des femmes suisses, 1926/27, pp. 81-105.
Céline Cerny