Septembre 2011
Procédures

Une proposition de M. Mallarmé
Le monde des Lettres n’échappe pas à l’esprit de procédure et de chicane judiciaires : entre écrivains pour « plagiat », entre auteurs et éditeurs ; ou, autre cas parmi beaucoup, entre héritiers ou soi-disant tels d’un génie mort depuis longtemps. Au grand profit des avocats.
Un écrivain laisse à ses héritiers, en matière de « Lettres », deux types de legs : le premier est matériel, se composant surtout de manuscrits inédits ou non, journaux intimes, notes, brouillons de lettres, etc. ; toutes choses qui ont un support matériel, papier, cassettes, peu importe. Ce sont légalement des biens meubles, tout comme une théière ou une canne, de golf ou de mal voyant. Les héritiers peuvent en faire ce qu’ils veulent, les brûler si ces restes encombrants n’ont de valeur marchande ni sentimentale. Ou en faire leurs choux gras, très gras si le défunt a rejoint le Panthéon littéraire.
Le second legs n’est autre que les droits d’auteur, à savoir le petit pourcentage revenant à l’écrivain-e sur le prix de vente de ses ouvrages (ou de leurs traductions, adaptations diverses, etc.).
Les droits d’auteur datent en France de la Révolution ; les premières lois se montrèrent chiches envers les héritiers, limitant la durée des droits tantôt à cinq, tantôt à dix ans après la mort de l’auteur. Puis, le siècle prenant de l’âge, on débattit, sur des bases morales et philosophiques de la question : les droits posthumes doivent-ils être nuls, limités, ou perpétuels ? Vers 1860, le débat s’engagea au plan parlementaire ; plusieurs célébrités : Hugo, Lamartine, Gautier, prirent part à la polémique.
La loi votée en 1866 fixait à 50 ans après le décès de l’écrivain la durée des droits d’auteur. De nos jours, elle a été portée à 70, plus des prolongations diversement motivées.
*
Mallarmé, qui avait vingt-quatre ans en 1866, se sentait très fortement concerné par la condition sociale, donc financière entre autres, de l’écrivain dans la France de son époque. À part celle de dramaturges et romanciers à succès (certains excellents, reconnaît-il), la littérature ne nourrit pas son auteur. Lequel, comme aujourd’hui, doit pratiquer le trop fameux second métier, ou se résoudre à tirer le diable par la queue. Mallarmé opta pour l’enseignement de l’anglais dans l’École publique. Les heures qu’il dut y consacrer, l’affreuse fatigue des chahuts, sa connaissance inadéquate de la langue, les remontrances de l’inspectorat ont terriblement réduit le temps et les forces exigés par la littérature. Ajoutez à ces obstacles à la création le temps passé à composer des ouvrages « alimentaires » savants, tels Les mots anglais ou Les dieux antiques.
Mallarmé condamne la société dans laquelle il vit, comme le montre sa sympathie pour l’anarchisme ; en tant que poète, il se déclare publiquement « en grève devant […] une société telle que celle-ci », refusant les « moyens viciés » par lesquels la poésie peut plaire aux distributeurs d’honneurs et de prébendes. « Pour moi, le cas d’un poète, dans cette société qui ne lui permet pas de vivre, c’est le cas d’un homme qui s’isole pour sculpter son propre tombeau. » On aurait tort d’imaginer que l’isolement était constitutif du projet mallarméen. Il est évident que l’entreprise fameuse interrompue par la mort, connue comme « Le Livre » et éditée en 1957, visait à créer une communauté spirituelle nombreuse, ignorant les clivages sociaux-économiques, dont les aspects financiers sont longuement, très minutieusement calculés.
LE FONDS LITTÉRAIRE
En 1894, Mallarmé expose publiquement et à plusieurs reprises un projet que quelques amis et personnalités influentes connaissaient et approuvaient déjà. On peut le lire dans le préambule de La Musique et les Lettres, qui porte le sous-titre de Déplacement avantageux (on le trouve sur le site Internet « Wikisource »). Mallarmé procède en deux temps : d’abord, il constate que la Société considère l’héritage des biens matériels comme étant d’une autre nature que celui des biens littéraires ; la reconnaissance de cette différence est un fait social, puisque les droits d’auteur posthumes ont une durée limitée, puis tombent dans le « domaine public », ce qui revient à en faire un bien national. Mais, second point, qui en profite, de fait ? Les éditeurs rééditant les grands écrivains du passé ; ils y puisent un double avantage : d’une part, ils ne prennent aucun risque de mévente, puisque éditant « à la demande », scolaire en bonne partie ; d’autre part, ils ne doivent plus de droits d’auteur. Ils sont gagnants sur deux tableaux.
Mallarmé propose que les éditeurs versent un pourcentage (précisé par une loi) sur de telles ventes pour alimenter un Fonds littéraire français. Les bénéficiaires en seraient les écrivains, qui sont les héritiers véritables de leurs prédécesseurs dans les Lettres, leurs héritiers spirituels. Car on ne devient pas écrivain-e par une Grâce particulière, mais, selon l’expression mallarméenne, parce que quelque chose comme la littérature existe.
*
Le Fonds littéraire n’a jamais vu le jour ; et la condition de l’écrivain-e, pour ne parler que de l’Europe francophone, est tout aussi improbable en 2011 qu’en 1894. Ecrire est un métier que la plupart de ceux qui le pratiquent ne peuvent, sous peine de se muer en squelettes, pratiquer que dans le temps libre avarement concédé par un autre métier qui mobilise une bonne partie de leur force, de leur psychisme, de leur pensée. Le second métier est devenu premier pour la plupart des intéressés.Charles Mauron, créateur de la psychocritique, écrit à ce sujet dans l’un de ses deux livres sur Mallarmé (je souligne) :
Encore relativement rare au XIXe siècle, où les écrivains sans fortune prétendaient vivre de leur art “fût-ce en l’abaissant de plusieurs crans”, elle [la pratique d’un second métier] tend à devenir la règle au XXe. La liberté de création […] n’est assurée, aujourd’hui, que par un certain héroïsme de l’artiste individuel, acceptant de sacrifier une part de son œuvre pour gagner sa vie et une part de son revenu pour garder le temps de produire encore quelque chose qui ne doive plaire ni aux puissants ni au public du jour. Ce double sacrifice, les efforts pour le rendre moins dur, les renoncements qu’il entraîne — tout cela ne va pas sans conséquences individuelles ou collectives. Car l’héroïsme n’est pas si commun ; et il se pourrait que les poètes maudits fussent remplacés à l’avenir par des poètes réduits. Mallarmé conserva son indépendance, maintint sa hiérarchie des valeurs et n’arrêta pas de créer. Nous avons vu le prix dont il paya ce résultat : gêne, surmenage, dépression. Or le degré d’angoisse, quelle qu’en soit la cause, pèse sur le travail créateur lui-même.
« Poètes maudits […] remplacés à l’avenir par des poètes réduits » ! Pour Mauron écrivant ce mot terrible, l’avenir, c’est le XXIe siècle, son livre datant de 1964. 1964-2000 : le temps d’une génération.
Mauron précise que Mallarmé fut l’un des très rares écrivains de son époque à choisir l’enseignement comme second métier. Aujourd’hui, c’est peut-être le plus fréquent, et le plus exigeant — épuisant pour beaucoup. C’est dire que la création littéraire, celle qui mérite ce nom par son innovation, est encore plus « réduite ». Au XIXe siècle des écrivains tel Huysmans trouvaient dans l’administration de quasi-sinécures, qui font rêver d’un paradis perdu. Au XXIe siècle, sauf j’ignore quelles exceptions, tous les métiers demandent plus de temps et d’énergie. Autant de pris sur la création littéraire, de dérobé à la vie intellectuelle, artistique, dans la société qui est la nôtre.
Philippe Renaud
____________________
Crédit graphique : Université de Fribourg

