Editorial
L'éternité moins un bit
Les tablettes de lecture, les Québécois parlent de « liseuses », font un tabac. Elles sont sur le marché depuis des années mais leur envol récent via Kindle et iPad signale la fin du livre papier, atomique.
Inutile de revenir sur les arguments pro et contra qui relèvent souvent d’une nostalgie prémonitoire sur laquelle rien ne peut être dit, on compatit.
On passera aussi sur les considérations économiques, rentes versées aux producteurs de contenu comme aux fournisseurs de contenants — on ne les distinguera bientôt plus —, blocage forcené du copyright, pour s’attarder un peu sur ce constat : contrairement à son support, le texte numérisé ne vieillit pas.
La page de papier qui disparaît entraîne avec elle l’encre des caractères, il y a consubstantialité du texte et de son support, la tablette aux pixels bousillés n’emporte qu’elle-même, ses caractères sont dans le nuage et téléchargeables en tout temps : à l’identique et à merci.
Ce qui fait l’intérêt, en tant qu’objet, du livre que nous lisons, c’est qu’il participe de notre fatalité, nous savons qu’il va mourir. Le lire, c’est l’user, physiquement, alors qu’il y a quelque chose d’obsessionnellement clinique dans les tablettes : on éprouve à les voir et à les utiliser le genre de malaise, anamorphose du buzz, acouphène de tous les sens, qui émane d’un hall d’aéroport ou d’une galerie marchande.
Au moins nous signalent-elles ce que serait le cafard d’une éternelle jeunesse. Il est vrai que pour les techniciens de la mémoire de masse, l'éternité est « extrêmement courte à l'échelle de l'histoire humaine », comme on peut le lire ici.
Jean-Jacques Bonvin