Je me suis réfugié entre les rayons chargés de la bibliothèque Franz Kafka du Centre ville lorsque les gros de la bande à Dérec ont commencé à me poursuivre. Je ne sais pas quel âge j’avais, celui de me prendre des beignes et de laisser couler ma morve. C’est là que l’idée a germé, entre les rayons obscurs, sur la moquette bleu-gris tachée et poussiéreuse, dans cette grande forteresse tempérée et au taux d’humidité parfaitement maîtrisé.
À partir de ce moment-là, j’ai accumulé tous les livres que je trouvais. Tous les ouvrages que je pouvais m’acheter, ou voler, ou récupérer dans les vides greniers ou dans les ventes de la Croix-Rouge. J’en trouvais parfois des bennes entières dans les ordures. Comment peut-on jeter une telle matière première, une telle énergie fossile, ces merveilleuses armures ? Bien sûr je ne les lisais pas tous. Parfois j’y piochais, parfois pas. Parfois une ligne. Mais je savais qu’ils étaient là. Bienveillant. Chaleureux. Autour de moi.
Les choses ont vraiment pris une tournure conséquente lorsque ma mère est morte, et que je commençais à vivre seul dans notre petit pavillon rue des abricots. Je me retrouvais là, à 19 ans, avec un salon couleur cuir, un pavillon crépi dans les tons du fruit qui donnait son nom à la rue, et la grande peine froide d’un enfant irrémédiablement seul dans l’univers. Les choses se sont faites naturellement, sans réfléchir. Les papiers réglés. Les aides accordées ou refusées. Les amis partis. Tout, à partir de ce triste moment, fut effectué en pilotage automatique. Sans la moindre pensée. Le moindre recul. Une grande douleur. Un grand silence. Et puis voilà. Un monde blanc, de cendre et de silence.
Le seul isolant dans la glace de mon ventre, la seule brique, l’unique bûche qui me réchauffa fut le livre. Le papier, sous toutes ses formes, réchauffait mes doigts. Ouvrages techniques, manuels scolaires, romans d’occasions, revues de poésies, dictionnaires. Tous, mon carburant, ma chaleur. Ma matière dans ce monde blanc. Dans les cendres et le silence. Les couleurs éclatantes des couvertures. Les petites vagues de l’encre. Les clapotis de mots. Les piliers, solides, immuables des paragraphes dans les pages. Ce petit vent doux et légèrement vicié qui vous pique les yeux lorsqu’on remue les pages. Je ne me suis dès lors consacré qu’à cette tâche. Construire mon château fort. Ma pyramide. Mon blockhaus. Ma cathédrale. Mon petit monde tout chaud. Ce ne fut pas une frénésie consciente et volontaire. Je ne sais pas s’il existe de frénésie qui soit consciente et volontaire. Ce fut mon ciment et ma pierre. Mon pain. Ma cheminée. Mon repos.
Je n’ouvrais pas la plupart des ouvrages. Je les choisissais sans discrimination. Ma porte était ouverte. Je prenais tout, sans distinction, sans goût. Les piles s’accumulaient contre les murs, le long des escaliers, du couloir. Je construisais un labyrinthe de papier. Les odeurs de l’encre et des jaquettes plastifiées furent la seule haleine que je respirai. Une fois murs et trajets consolidés, j’empilai les ouvrages pour en faire des meubles, des bassins, des fontaines, des tuyauteries. Un toit uniquement constitué de dictionnaires encyclopédiques vint consolider le précédent. Un jardin de magazines en friches. Des bosquets de poèmes. Deux arbres d’éditions étrangères. Un hamac. Un toboggan. Un bac à sable. Un lit. Un miroir. Une table. La totalité de l’espace qui m’appartenait fut recouvert, consolidé, pansé par des livres.
Si j’avais pu, j’en aurais rempli le ciel. J’aurais changé chaque étoile comme une ampoule usagée. Gommé les collines, les montagnes, remplacé les vagues de la mer par des vagues de papiers. J’adoptai deux citations en animaux de compagnie. Une en latin, l’autre bâtarde. Ils gardent avec fureur les remparts de mon domaine. Ils seront bientôt par troupeaux entiers à gambader entre les lignes.
Je me sens bien chez moi. C’est confortable. Tiède. Parfaitement isolé. Pourtant persiste, à l’intérieur, ce petit nœud de glace et de silence, ce nœud de cendres froides qui me gèle les os. Ma peau ne me sert à rien. Je vais la recouvrir de textes sacrés. Rendre mon sang bleu. Remplir ma bouche d’encre. Chier de la cellulose. J’envisage, dans ma forteresse, de faire l’amour avec un livre pour fonder une nouvelle espèce.