Néons

Marina Salzmann

 

 

 

Depuis qu’Oussama Ben Laden est mort, je n’ai pas vu grand monde. Je n’ai rencontré que Giulia. Je l’ai croisée dans le couloir devant le Porte-manteaux. Je l’ai aperçue devant l’Ordinateur. Je l’ai côtoyée à la Cuisine. Je lui ai parlé, enfin, dans la Salle de Bain où sont disposés Deux Lavabos et deux Miroirs, ce qui nous permet de gagner du temps. Nous nous tenions donc chacune devant notre robinet chromé ce jeudi-là. J’étais à peine revenue de ma surprise concernant la nouvelle de la mort de celui que l’on avait surnommé l’Ennemi Public Numéro 1, et qui était survenue le lundi. Je me brossais les dents. Mon sentiment devant la liesse populaire soulevée par cette exécution était  toujours le même, malgré le goût du dentifrice. J’ai demandé à Giulia — j’articulais en retenant la mousse à l’intérieur de ma bouche par des contorsions qui, je le voyais dans le Miroir, déformaient terriblement ma figure — si elle avait, elle aussi, comme moi, l’impression d’être en vie depuis toujours, ceci bien qu’elle fût encore très jeune. Giulia se pressait un point noir. Elle a quand même fini par grommeler qu’elle avait l’impression de vivre, d’être vivante depuis la nuit des temps. Elle a ajouté qu’elle ne voyait à sa vie aucune limite possible, ni en amont, ni en aval. Puis nous sommes restées un peu en silence dans la Salle de Bains où, depuis la mort de celui que les services secrets désignaient du nom de code de Géronimo, j’avais remplacé tous les néons. L’éclairage dans la Salle de Bain était parfait. Je n’ai pas osé demander à Giulia de quelles autres illusions nous nous bercions encore sans même le savoir. Elles étaient sans doute terriblement nombreuses. Je me suis rincé la bouche avec de l’eau pas trop froide et l’ai laissée seule à contempler son nez dans le Miroir de Gauche. On voyait bien les détails du nez grâce à l’efficacité retrouvée des néons.