La première image

Yves Robert

 

 

La première image, attrapée au vol par inadvertance, c’est celle du président américain derrière un pupitre avec un aigle tracé sur le devant, à moins que cela ne soit une autre figure de ce pouvoir (je ne me souviens pas exactement, c’était peut-être quand même cet aigle, ou un drapeau et des foudres). Derrière lui un long couloir solennel et un tapis rouge qui s’enfonce à l’intérieur de ce que je suppose être la maison blanche. La gravité de l’image m’interpelle et je monte le son du téléviseur pour finalement ne réussir à entendre qu’une seule phrase : justice est faite.
Puis Obama se détourne et emprunte le couloir en s’éloignant de la caméra et de nous, d’une démarche sûre comme celle de ceux qui entrent dans l’histoire.
J’éteins la télévision parce que peut-être que je ne veux pas en savoir plus, peut-être que j’ai simplement de l’écoeurement devant le spectacle permanent et organisé que nous sert «l’Empire».
Je me replonge dans mes activités, notamment la lecture du livre de Naomi Klein, La stratégie du choc.
Dans ce livre, elle expose les manières dont des économistes comme le prix Nobel Milton Friedman et ses nombreux disciples (les Chicago Boys) ont usé pour imposer le système néolibéral en utilisant des nations laboratoire, entre autres, le Chili et l’Argentine ; comment avec la collaboration du gouvernement des États-Unis et des généraux de ces pays d’Amérique du Sud, ils ont détruit tout ce qui pouvait s’apparenter à la notion de solidarité et de communautarisme en agissant impunément dans le seul but de mettre en pratique leurs théories économiques.
Naomi Klein démontre le lien de causalité qui relie directement cette politique économique et les horreurs de l’utilisation aveugle du pouvoir.
C’est un tableau effrayant où se dresse le panorama de la politique états unienne, se compte l’ampleur négative des bilans et s’empilent les charniers.
J’en étais à la lecture d’un chapitre relatant les exploits des Chigaco Boys au Chili et les usages des militaires autochtones pour garantir la «paix civile et économique»* selon la commission de la vérité du Chili. Constituée en mai 1990, la police secrète se débarrassa de certaines victimes en les laissant tomber dans la mer du haut d’hélicoptères «après leur avoir ouvert le ventre à coups de couteau pour les empêcher de flotter».
Il me semblait avoir presque déjà tout entendu, mais là j’ai été surpris et j’ai ressenti une douleur fantôme dans mon propre ventre, comme l’ébauche d’une nausée.
J’ai fermé le livre, je me suis distrait...
Plus tard, j’ai appris la nouvelle. Oussama Ben Laden était mort, et assurément il ne me manquerait pas...
Et d’autres choses ont été révélées : l’exécution et l’immersion.
Le mot « justice » dans la bouche du président américain sonnait terriblement faux et renvoyait simplement en écho le mot vengeance.
La «belle histoire» racontée se fanait sous nos yeux et prenait les contours odieux de la réalité, de la continuité de la loi du talion et du pâlissement de notre humanité.
Rien ne sert de combattre le barbare si on le devient soi-même.
Ce président avait suscité l’espoir d’une intelligence et d’une modification, mais il est triste (et sans surprise) de constater que « l’Empire » a ses propres règles, son code, sa perdurance, que l’homme présidentiel n’est rien d’autre, fût-il le plus puissant du monde, que le serviteur zélé du système.
Pour ce pays, l’avenir ne se joue plus dans le résultat d’une élection, mais dans sa capacité ou non à remettre en cause son modèle, de faire sa révolution, de retrouver de la civilité.
Depuis qu’Oussama Ben Laden est mort, et a sombré dans les profondeurs de la mer d’Oman, je me demande s’ils lui ont ouvert le ventre...

 

* Naomi Klein, La stratégie du choc, Léméac/Acte Sud, collection Babel, page 140