Stase

Myrto Gondicas

 

 

 

Pelleport-Saint-Fargeau
C’est un coin de quartier où les vieilles maisons de pauvres jouxtent des barres et des tours, dans un échelonnement accentué par la raideur des pentes (on est à l’un des sommets de Paris). On y marche malaisément, dans les rues étroites ou sur les dalles défoncées. Vu de haut avec du recul, il offre, entre chien et loup, une beauté multiple et fugace, quand le soleil vient accrocher des flammes roses aux conduits de cheminée, des carrés d’or froid aux fenêtres barrées de montants métalliques et de garde-corps noirs ; noyant l’angle supérieur d’un ensemble d’habitations dans un halo presque aveuglant, peignant le reste dans des tons très doux, entre saumon éteint et gris souris. Dans l’intervalle, vers le fond, on aperçoit, casbah cubiste ou paquebot fantôme, un lotissement récent dont le blanc uniforme s’estompe dans la brume, semblant flotter debout. Un peu plus tard, descendra la nuit verte. Et puis les baies s’allumeront, jaunes, orangées, rouges (ou du bleu des télévisions), enchantant la géométrie brutale des barres de leur irrégularité obstinément humaine.

 

Doré dehors,
sur les larges baies pâles qui bientôt vont virer au vert,
rosissant les montants des barres -
et le gris du ciment devient couleur d’œuf -, incisant
dans les murs des rectangles ocre
sur quoi plane encore un instant l’azur presque turquoise,
le soir en descendant construit son fief
où flambent imbriqués toits, bureaux, grilles, conduits d’aération : comment
ne pas crier de joie à ce moment familier et neuf,
lesté de rêves récurrents ?
Où sont les rêves ?
On les sent tapis, léthargiques, entre chair et poil,
les noms, derrière la langue, de nul aloi ;
l’architecture fabuleuse va s’éteindre
Et un corps mou, mi-mort, mi-vif, passe
et
repasse

 

Oiseaux
Du jeune ramier posé sur un conduit de cheminée, on voit tanguer légèrement le buste tassé sur l’orifice – triangle surmonté d’une ellipse grêle ; des pointes çà et là le hérissent lorsque le vent vient retrousser les plumes, puis se résorbent. Projeté sur le ciel blanc sale, il paraît beige : ses tons rosés attendent la révélation d’une embellie. Des plumules lui font, sur le devant des ailes, comme une paire de bretelles claires. Il hoche compulsivement le col, la queue oscille, la gorge se gonfle sans cesse, projetant vers l’avant la tête, sauf lorsqu’elle s’incline pour fouiller vivement dans le plastron ou, becquetant le dos, disparaît. Sans la souplesse de son vol, déchu de son élégance ordinaire, il exhibe une application exaspérée, obstiné à coller sa grande figure élastique sur le tuyau bistre taché de noir. Quelques instants après, perché de profil sur fond de mur ocre, c’est la silhouette emblématique toute en courbes, la couleur chair, le collier crème, le bec délicat ; immobile, il guette ou sommeille ; seules quelques tectrices grises tremblent encore au bord de son épaule.

 

Désarroi
Voix éraillée au-dessus des immeubles :
la pie qui ralentit pour se percher sur un platane étale sa queue en un losange noir,
freine, accuse le choc
J’ai perdu le repos
Une autre, qu’on ne voit pas, lui répond
On va dans la lumière morne (brouillards matinaux, pluie possible, éclaircies en fin de journée)
Garés sur la place, trois longs camions de tournage bloquent la vue
des façades, sur le côté, illuminées a giorno Mon cœur est lourd
Il flotte une vapeur de gouttes dans l’air blême ;
c’est l’heure où ne pas penser au pays
des citrons, du soleil, des oliviers
gris et des gorges, dans le roc, semées d’ordures,
et voir la mer prise en photo avec îles et géraniums dérange ;
cependant on accroche de l’œil des inconnus,
des enfants, des animaux,
en marchant minutieusement par les trottoirs et les allées Jamais
Jamais plus je ne le trouverai

 

Ciel de mars
Posé sur le pont de l’Horloge, le bus coupe la Seine en deux : d’un côté, les eaux gris de plomb, ponts et berges pris dans l’ombre du ciel mauve qui menace et laisse imaginer en amont des cataractes ; en face, un soleil d’hiver lance sa lumière de littoral normand contre les piles et les arches qu’il blondit sur fond d’eau bleu roi et de ciel libre ; le vent souffle parmi les gouttes : tournant la tête selon l’axe du pont, on s’offre la trouvaille logique, violet indigo bleu vert jaune orangé rouge, planant très bas au-dessus de la Chambre des notaires qu’elle nimbe encore quelques minutes avant d’être avalée.

 

Roses
à E. B.

Si,
avançant et penchant la tête un peu,
fouillée d’ombre dans la rotation des pétales, le bord
de la corolle appuyée bas sur un autre calice, rose
contre rose, celle-ci pèse en s’exaspérant
de ses rameaux busqués, feuilles au clair,
à rester aux aguets, on verra
sensiblement la fleur seconde
tremblant dans les rebroussements, se défaire et lâcher
à petit bruit une pluie
pourpre.

 

Heure d’été
Un entrelacs de branches de platane presse son ombre frêle sur le rebord (béton repeint de blanc) de l’édicule du métro ; au-dessous, circulation déjà visqueuse des chalands du marché ; d’autres branches, noires, minces et droites, se dressent par-dessus contre le ciel léger. Paix un peu engourdie par le réveil irrégulier, le poisson se vend avec blagues mais sans les hurlements d’usage ; les pas sont lents, on se heurte, s’excuse, se contourne et poursuit posément ; à l’étal du maraîcher bio, les choux-raves sont de retour et les souhaits dominicaux fusent avec aisance ; le temps tronqué s’étire sans peser, des sourires glissent, les sacs s’épanouissent au pied des tables de café - dans l’un d’eux, trois cyprins tournent lentement au-dessus des tasses, ondulant des nageoires parmi des plantes en plastique vert épinard ; aujourd’hui, le printemps a juste une semaine.

 

Réalités
Cheminant parmi les menus décombres, on a sa clef dans le dos remontée de quelques tours et picore à part soi des joies, des rendez-vous, des déconvenues. L’œil a tendance à fuir, on dresse l’oreille : bonne récolte d’éternuements, de cris d’animaux, d’inflexions innombrables de voix humaines et qui vous cloueraient quelquefois sur place s’il ne fallait aller de l’avant ; on baratte le sol de ses pas gourds ; une lettre d’affaires, un poisson pané, une douche balisent la voie, démentis provisoirement balancés à l’inconsistant. On habite son corps à temps partiel. On se nourrit alternativement de vin bio, de musique, de boîtes de conserve. On aperçoit parfois au coin des rues des choses magnifiques, légèrement découplées de la sensation d’euphorie qu’elles sembleraient devoir susciter ; et pourtant, elles brillent ; le rire non plus n’est pas loin, débité à l’improviste entre corps rapprochés de corps. Il fait par là-dessus un temps léger, ourlé d’arbres minces et verts, ciel myosotis tamponné de nuages laiteux, ondées bénignes. On capte et stocke les mouvements de croupion d’un merle dans les jardins du Luxembourg, le soleil obliquant dans une futaie de bambous. On se dit qu’un jour, ailleurs, on racontera tout cela.

 

Contre l’assaut du ciel de juin, store déroulé, rideau mis filtrent l’air clair et le débitent en faisceaux d’ombres argentées : il fait jour dedans, mais un jour étale, apprivoisé ; on respire entre des objets en demi-teintes, un tapis rouge sang devient framboise ; crans, chants, arêtes s’adoucissent et le petit lavis, au mur, a mis en sourdine ses noirs brûlants, mués en une série palpitante de gris. Cependant, des poumons du merle sentinelle, à quelques toits d’ici, fuse un motif obstiné en montées, volutes, zigzags et tremblements qui s’entrelacent et reprennent sans merci ; guerrier forgeron, il dresse autour de sa portion de ville ces grilles exubérantes comme un avis lancé aux concurrents. Et le chant du soudard léger pénétrant dans les chambres y porte, trophée délicat, un morceau de rage d’été transmué en rêverie mélodieuse sur l’air irrespirable qu’on fuyait.

 

Portable
Minuscule grenade dégoupillée le jour prête à miauler son cri dans les sacs, les habits, les nourritures – et l’on se tient vaguement aux aguets pour la faire taire à la fois, et parler -, étoiles de bruit attendues dans l’inaction consentie, menace et secours capricieux : on vaque avec longuement sans jamais l’oublier tout à fait ; quelquefois on torture son silence doigts agités sur les touches trop petites, quelquefois on y cherche juste un nom comme une promesse ou un souvenir, puis on revient à soi avec au flanc ou à proximité cette salve d’étincelles aléatoires, et qui pourrait fuser tôt, ou jamais.

 

Cuisine I
S’il s’agit d’autre
chose, ailleurs,
que de hacher, caresser des syllabes,
si la fièvre n’y suffit pas, ni les calculs rieurs
ni l’œil américain épinglant des moignons de réel,
que dire sinon que l’on fore
obstinément sa géométrie inventée
à part soi, mais poreuse au monde, yeux morts vibrisses en alerte,
tas de pattes palpant du rien,
madrépore inverse,
ayant laissé derrière soi les grands déhanchements
de sons, la cuisine des preuves, les absolus,
avançant sans avant
jusqu’à débusquer la proie peu probable
que mâcheront des bouches inconnues ?

 

Stase
Impossibilité des enchantements : les vieilles joies voltigent et lèchent aux pourtours puis s’engloutissent ; l’âme, métal uni et frais, n’accroche pas ; on porte devant soi ses mains vacantes, filant sans vertige ni trace à travers le fourré des désirs tus ; on bée aux choses avec lenteur. Appétits, accélérations, colères, fièvres : nuls, évaporés. Les nuits, peau moite et rêves mous proliférants. On sourit par intermittence ; on est traversée de menus séismes (odeur de café dans la gorge, tour de valse pieds nus sur l’herbe grise de l’été). On souffre assez peu. On attend.