Comme le lait sur le feu

Véronique Folmer

 

 

Ben Laden est mort lorsque le lait a bouilli. Je le surveillais avec une attention soutenue, consciente de son pouvoir subversif, à cause de quelques expériences antérieures au cours desquelles il avait déjà échappé à ma vigilance. Je m’étais pourtant tenue stoïque devant la gazinière, durant de longues minutes, observant sa perfide couleur crème au fond de la casserole, à l’affût du moindre frémissement, luttant contre la somnolence d’une heure indue, moi en petit vigile zélé, devant le lait qui chauffe, mettant TOUT en œuvre, TOUS les instruments de détection pour éviter le débordement : du doigt qui sonde la température (afin d’anticiper l’ébullition du liquide en fonction de la brûlure infligée à ma peau), de l’oreille tendue à l’écoute du moindre crépitement suspect, au transvasement du liquide dans un récipient plus grand — qui réduirait d’autant les risques de débordement que je gagnerais de temps pour soulever la casserole du feu. Sans oublier l’œil qui évalue la création puis la transformation de la mince pellicule fripée, semblable à une dune mouvante, donnant au cercle laiteux se solidifiant l’apparence terrifiante d’un territoire ennemi dans le viseur d’une kalachnikov.
Mais malgré ce rigoureux système de précautions, malgré une inaltérable concentration sur un espace relativement restreint, malgré mon refus de tourner la tête ne serait-ce qu’une seconde, l’horreur se produit : un crissement sec, une odeur écœurante et sucrée, une nappe glaireuse se répandant sur la surface limpide de la gazinière. Même pas un centième de seconde d’inattention, non, juste une surveillance accrue, une logistique parfaite, trop rigide, trop sûre d’elle-même, c’était ça le point faible : se croire bien armé, en position de force. C’est ce que je me suis dit ces matins-là, devant la cuisinière maculée : je suis en position de force. Je me disais, cette fois, il ne m’échappera pas.
Mais le lait est un élément sournois. Il dissimule sa véritable nature pour mieux trahir. A peine parfois un soubresaut, un blop un peu essoufflé, histoire de nous conforter dans notre surveillance. Mais cette petite concession relève en fait d’une stratégie imparable faisant mine de récompenser notre vigilance afin de la mieux tromper.
Enfin, oui, Ben Laden est mort alors que le lait a bouilli. S’est répandu sur la gazinière, a envahi sa surface, éteignant la flamme du gaz. Alors que la voix du journaliste divulguait les détails héroïques de ce qui aurait pu être une arrestation. Mais l’homme, bien que vivant dans de modestes conditions, s’est rebellé. On aurait pu penser qu’il obtempère et se livre pieds et poings liés. Il a préféré se rebiffer et rétorquer. Il a dû encore narguer les soldats tout camouflés, tout casqués, tout rembourrés qui cernaient sa bicoque depuis des mois. Ce n’était donc plus possible de l’arrêter et de le juger pour ses crimes. On lui réserve un sort tout différent : on le tue hors caméra, on l’embarque clandestinement sur un bateau, on lui rend, à l’insu de tous, un service religieux (Dieu seul sait lequel !), et on le jette discrètement à l’eau. Aucune image de cette geste glorieuse — cette fois le monde occidental a eu le triomphe modeste. Avec la dépouille de Ben Laden, la civilisation a déversé dans l’abysse, la barbarie, les affres du terrorisme et une tyrannie archaïque. Autrement dit, l’Axe du Mal. Voilà ce que j’ai pensé en épongeant le lait répandu sur la gazinière, on aime ce qui est propre, nous, en occident.