In extremis

Yvan Borin

 

 

Qui ne sait quel hôte habitait, jusqu'à peu, ce petit sac pansu ? Qu'il y avait ici âme qui vive, trapue, hâtée sous le caparaçon ?
Encore hérissé, plein déjà d'une odeur de mouche, lui seul mord la poussière. Le guignon, il connaît : artères qui saignent l'aventuré. Il croisait des fourmis et voilà qu'elles fourmillent, sans gêne, profitent toutes de ce renversement. Etait-ce à son tour de piquer du nez pour toujours ?

Je m'accroupis : langue énorme, tourmentée; dents (alpes en miniature) aussi inégales que possible. Gueule plus qu'ouverte : l'air que je respire lui a manqué.
Ont dû défiler, juste avant, les goudrons innombrables, tant de haies, de reliefs de pommes, les feuilles mortes où franchir le froid, les truffes des bêtes tenues en respect, maints compagnons laissés sur la route.

Je cherche une plaie vers l'auréole, sous lui, qui l'englue. Griffes aussi vaines pour faire face que les pattes pour fuir. Il n'a pas failli y rester, il ne l'a pas échappé belle.
Aucun ange n'a été assez véloce, aucun saint pour déjouer, d'une intercession, l'amère coïncidence. Ce qui aurait été, pour la Providence, juste une pichenette en sa faveur, cette grâce dont se gobergent, sans se faire prier, toutes sortes de vies menues.

Son obole, de quoi l'a-t-il payée ? Moucherons non thésaurisables, fruits sitôt égrenés, tout-venant que le flair débusque. Pris de vitesse, peut-être qu'il n'a pas infléchi la sienne, qu'il chemine, son corps de gloire, sans se dédire de rien, poursuit, à son rythme, l'itinéraire contrarié ce jour-là.

Je m'obstine aux figures approximatives : peluche au rebut, bogue de chataîgne hors mesure, confiserie qui le singe.
Ceux qui lui ressemblaient sur l'asphalte, encore identifiables pour certains, qu'il les rassemble en son nom, avant qu'il se défasse à leur image, à son tour avarié, écossé jusqu'à l'os. Qu'ils soient un instant, aussi crevés soient-ils, revêtus de sa dépouille, mesurés à cette aune, un poil incorruptibles.

Or, à quoi bon le bourrer de mots comme de paille ? Souhaiter à ce point que l'effigie se fige ?
Dès que je m'éloigne de lui, à peine est-il distinct du reste, de tout ce qui a roulé une bonne fois et demeure immobile. Jeté comme il est, j'hésite déjà à le prendre pour une pierre, elle-même presque pareille à quelque bête.

Ai-je quitté celui-ci moins inattentif, un peu pris soin de qui est mort ?