
« Signe gravé ou écrit, élément d’une écriture. » Formulée par le Petit Robert, cette définition de caractère concorde avec celle des autres bons dictionnaires. Le mot procède d’une très ancienne racine, signifiant entailler, inciser, inscrire.
En latin, il désignait le style poétique propre à un auteur ; mais aussi la marque au fer sur le front d’un bovin.
Ce n’est qu’au XVIIe siècle qu’il retrouva en français une autre des acceptions qu’il avait en latin, celle de comportement, manière d’être d’une personne.
L’idée commune à ces divers emplois est celle de signe distinctif tant au propre (cette vache est à Tityre, pas à Mélibée) qu’au figuré.
Chose des plus intéressantes : en anglais, character est le mot usuel pour désigner un personnage de roman ou de théâtre.
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Dans les livres de fiction, on trouve deux sortes de caractères : les signes d’écriture (tracés à la main dans les romans médiévaux on les nomme aussi caractères), et les personnages, dont on aime ou non les comportements, autrement dit le caractère. La plupart des lectrices/teurs de romans, dirent les structuralistes, font la naïve et fruste erreur de s’intéresser bien plus aux caractères et aux actions des personnages qu’au papier et aux caractères d’imprimerie. Et même, par manque d’intelligence, elles et eux iraient jusqu’à parler de ces personnages comme on parle d’individus « réels » ; dans leurs esprits supérieurs, les théoriciens, imaginèrent que les débiles demeuré-e-s accordaient le même type d’être aux personnes fictives qu’aux vivants de chair et d’os. Chose pire, ils s’aperçurent que cette hérésie avait depuis longtemps gangréné les méninges de lecteurs honorablement connus, tels des critiques littéraires et un grand nombre, oh horreur ! d’enseignants de tous les niveaux ; que même dans les établissements laïques, on vouait un culte à certains personnages, et de plus immoraux, tel un consul se mourant d’alcoolisme au-dessous d’un volcan, et dont le caractère était sataniquement attachant.
Il fallait sans pitié sévir contre ce renouveau de l’idolâtrie. La réplique arriva, foudroyante : à l’imitation du pape, on fulmina l’excommunication du « personnage », et de la partie du lectorat qui croyait en son existence - à savoir sa majorité : on décréta que
LE PERSONNAGE N'EST QU'UN ÊTRE DE PAPIER.
Seulement, quand on se pense plus intelligent que le commun des lecteurs, il faudrait ne pas proférer d’énormités. Car qu’est-ce qu’un être-de-papier ? Ce peut être un de ces jolis pliages japonais nommés origami ; ou une feuille de papier de n’importe quelle taille, blanche, noire ou colorée. En tout cas pas un personnage. Pour que vive un personnage, il faut une lecture, laquelle suppose des caractères imprimés. Les personnages seraient-ils donc des êtres-d’encre ? Que nenni. Car pour être vue, l’encre a besoin d’un support, le plus souvent de papier. Disons que les caractères sont des « formes » sur « fond » de papier. Celui-ci est aussi nécessaire aux premiers que les premiers à celui-ci.
Les tenants des êtres-de-papier ne sont pas très instruits des choses littéraires ; s’ils avaient entendu parler d’un personnage sumérien nommé Gilgamesh, dont l’épopée est gravée en cunéiformes sur des tablettes d’argile, ils auraient peut-être trompété que ce héros était un être-d’argile. Mais ils auraient eu tout faux, car les caractères cunéiformes sont des entailles, des incisions, et pour tout dire DU VIDE, un CREUX dans le support. Il en va de même des inscriptions dans la pierre des hauts faits de guerriers et de rois.
Quant aux personnages des romans lus à haute voix, ils sont des êtres, hm…, des êtres d’air, de pharynx, de tympan ? Et en quoi sont-ils, les personnages de romans en caractères braille ? L’aguichante Emma Bovary est-elle pour un aveugle un être-de-peau-digitale ? Un être-d’effleurement ?
Quoi qu’il en soit de sa nature, on a par ailleurs indûment dit et répété qu’Emma prenait pour bon argent ce qu’elle lisait dans des romans à l’eau de rose ; que les romans sont responsables de son insatisfaction. C’est la prendre pour une bécasse. Le morceau de bravoure sur les lectures romanesques des jeunes filles est un topos attendu et n’a que trois pages. C’est en revanche un événement bien réel, la soirée et le bal chez le marquis de Vaubyessard, constituant tout un chapitre, qui lui fait éprouver qu’un fossé sépare son existence de celle des femmes riches et titrées : « Que le bal lui semblait loin ! Qui donc écartait, à tant de distance, le matin d’avant-hier et le soir d’aujourd’hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu’un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes. »
Et l’ironie « hénaurme » de la chose, c’est qu’Emma elle-même, Homais, Charles et les autres existent autant, en fait davantage pour beaucoup de nous que leurs contemporains célèbres, M. Thiers, Louis-Philippe, voire Flaubert lui-même. Mais nous ne les confondons nullement les uns avec les autres ; ni Emma, ni nous, ne sommes atteints du confusionnisme don quichottien.
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En lisant récemment que les Etres-de-papier prospéraient encore dans des lycées et des universités, j’ai enfin pris conscience de ma stupidité devant les textes ; j’ai relu un sonnet de Charles Cros que j’aime bien, et qui commence ainsi :
Beau corps, mais mauvais caractère.
Elle ne veut jamais se taire,
Disant, d’ailleurs d’un ton charmant,
Des choses absurdes vraiment.
Au temps de ma naïveté, je pensais qu’il s’agissait d’une femme belle, mais affligée d’un mauvais caractère, d’une irrésistible pulsion de jacasser pour dire des sottises : babil agaçant, quoique modulé « d’un ton charmant ». J’oubliais que Cros était un scientifique « dur » doublé d’un phonologue de formation, ayant donc conscience comme les structuralistes à venir que la littérature n’a qu’un sens : parler d’elle-même en s’énonçant, d’elle-même en tant qu’encre et papier, ce qui est « chose absurde vraiment », une absence déguisée de sens. Le quatrain ne parle nullement d’une femme ; c’est la page que nous lisons qui s’auto-évalue, dans sa matérialité : laquelle est, d’une part, un Caractère d’imprimerie (le « glyphe », cf. Wikipédia), de l’autre son Corps, c’est-à-dire sa taille : sa taille est bien choisie, mais la « police » n’est pas la bonne ; et qui est-ce, qui ferait mieux de se taire ? La présente page, évidemment ; car, quoique son ton, à savoir sa couleur, soit charmant, parler est absurde, puisqu’il est avéré que la littérature ne veut rien dire. Il est explicitement admis que personne ne parle, que personne ne lit, que la page se profère dans un vide intersidéral, vrai « bibelot d’inanité sonore » - que M. Mallarmé me pardonne cet impertinent emprunt.
À l’instar de la Pauline de Polyeucte, nippone fleur de papier qui soudain s’ouvre au soleil de la Révélation, je termine par ces vers enthousiastes de frais converti :
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusé,
Je t’adore, seul Dieu, ô suprême Papier !
Philippe Renaud, être de pixels
Graphique : Fernando Aguiar