
Des êtres comme des coquilles, il naît bien des surprises
« Retirez le Q de la coquille: vous avez la couille, et ceci constitue précisément une coquille. »
Boris Vian
Ce coup-ci, j’écris pour vous, homme odonate croqueur d’euphorbe, milan noir vif. Qu’auriez-vous fait de mes dernières déconvenues ? Avec votre caractère rouge d’Argentine, vous les auriez mises en musique à bouche.
Les typographies œuvrent à la silhouette des textes, à leur dégaine ; elles forgent un aspect de leur caractère, tuteurs, échalas sobres ou grossiers. En somme, elles leur dressent le poil. Elles circonscrivent pour eux un endroit, à la fois cardo et decumanus, gabarits fondateurs du livre à venir. Comme certaines géographies découpent les mentalités. Elles titillent l’œil qui lit. Sur la rétine qui est leur second atelier, elles tournent alors une manière de herse à tête serpentine, qui discipline, agace ou affine, dents de peigne.
Je connais un homme au sud, loin mais pas loin d’ici, qui tourne les têtes féminines, puis les taille. Il vit dans la typographie hormonale du sexe opposé. Il se moule dans le texte des femmes, le séduit et le porte sans jamais l’abîmer.
Disons que loin d’ici serait une boîte à sardines et son ouvreur, un géant au cœur vaste, cœur hispanique à l’allure de libre-penseur. Je vous souhaite de le rencontrer. Quand vos faces lessivées par l’hiver insomniaque auront affaire à la sienne, une tronche de Polyphème pacifique, leurs élastiques se détendront illico. Vos joues décrépites reprendront un aspect satiné. Car le bonhomme jette de l’enfance à la ronde, Bonhom-me, Bonhom-me Que-sa-vez-vous-fai-ai-reu ? Ah ! Ah ! Ah ! Sa-vez-vous-jou-er De-la-mist’-en-l’ai-ai-reu ?
Mais plus tard, lui, son caractère rond si bien fait.
Le décor avant, lieu ouvert mais planqué, loin mais pas tant d’ici.
Si quelqu’un décrit et si quelqu’un lit, un jour peut-être quelqu’un trouvera-t-il la boîte à sardines. Pour l’heure, les satellites ont beau baliser pour nous-tous-connectés, elle leur échappe encore. Seule une attention lyrique, une écoute modeste… Pour la livrer au risque de la parole, la faire ainsi partager…
En chemin, allons, muoviti.
Prédisposons-nous à recevoir, dans la plus inquiétante disponibilité, les contrastes agressifs que procurent aux corps sensibles une terre gorgée de fer, un vent poisseux sel et iode et les eucalyptus, hauts mâts ébouriffés. Dans les cours intérieures aux modestes maisonnettes, le sirocco chicane un grenadier, un néflier gravide. Des villes pleines de places qui résonnent de prénoms Livio Vanna Clément Tariq Pilar Achille Karima Boubacar, villes infiniment portuaires n’en formant qu’une et qui parfois s’appelle Cagliariostiapiréasdakarlabocabab-el-oued.
Patiente peut-être moi, je prendrai sur mes épaules des monceaux d’algues et de bambous, le grand dégueulis de la mer, spongieuses dorsales de seiches, savates abandonnées et quelque héros vertueux aux élégances intérieures, avec son corollaire infâme, un vrai fumiste sans honneur. Dulcinée monte en selle, n’attend plus.
Je m’affronterai en grande solitude au lézard et au scorpion, à la poubelle et au raton. Entre eux et moi, il n’y aura que deux peaux, beaucoup d’oxygène et le ressac, fond sonore, ha, le ressac. Et en toile de fond un tissu océan d’octobre frémit vert de schiste sous l’aiguille de la pluie.
Quand viendra le vertige sous l’excès fusionnel, je prendrai du recul, vous le pardonnerez. Car si je me noie dans les beautés du monde, comment vous les rapporter ? Quelques plongées à pic, apnées élémentaires, ne sauraient être exclues, c’est le prix de la lettre. J’espère en ramener bulots, coques, palourdes et le griffu pousse-pied, sanguinolentes étoiles, perles ou fumier de mouette, scènes d’étreinte poulpes, le baiser des supions, boutargue pré humaine, vaste vulve encornet, tumescence au bout du dard humide, quand le lèchent les lompes, du vieux Poséidon !
Seules ces fissions dans l’eau mutique du réel délieront ma langue. Je voudrais capter les murmures alors et parler en eaux vives. Dire les beautés qu’à l’âge anthropocène nous détruisîmes brutes, et ce n’était pas hier.
Il est l’heure à présent, viens voir, dépêche-toi, écoute, viens saisir, oui, cueille pour sauver, mon enfant, ma chérie, mon poulet, mon frisson, bel être en âme avide, assieds-toi sous les figues, éteins ton terminal. Taisons-nous, mon complice, partons avec l’oreille. Sens-tu la pourriture, les bactéries furieuses ? Elles dansent un lourd mosh pit à fleur de nos poilouches. Au désert, au sommet, dans l’abyme, à ton bras, elles font défont ce monde dont on lit les gravats.
Le lieu que je vous chante est aussi leur produit.
Céladon, bleu gris lavé du ciel après l’ondée. Par quoi les crêtes en haut paraissent rubéfiées.
Ses coutures sont aimables. Les aigres en sont bannis. A la fin de l’été, une pyrotechnie lente laisse les sols grèges, la lune abasourdie. Blindés de raisin canonique, les corps s’éclaffent, mûrs sur les mottes et font l’amour par terre. Métaphore ne tient pas devant espace aussi haut que large, où vont s’ébrouant sitelles et cabris. Fille plantigrade, je me gave de fraises d’ours, fruits d’arbousier hérissés tels virus. Le latin semble avoir perduré dans les gorges. La frénésie n’atteint l’atermoiement de la mer, les vals, les à-pics, le monde du calcaire. La nuit se gavent les pipistrelles. Lenteur de la vipère regagnant tranquille sa galerie : même pas vu ta Seat. Les bêtes, leur ennui et le nôtre.
Le lieu dont je vous parle bruit de silences anciens. Comme au néolithique, nul moteur, nulle génératrice. L’on était sourd de père en fils, sans être passé par le marteau-piqueur ni par l’exil en Val d’Oise, pour y dresser les barres intempestives où le déracinement viendrait prendre rhizome. Au néolithique européen, les bêtes. La crainte mais la chaleur des bêtes. La bêtise en réconfort. L’expérience du silence donne aujourd’hui la nausée, mer sans âge qui appelle, glacier plaintif, propulsent l’imagination et rendent audible, avec plus d’acuité, le vacarme des derniers siècles, leur fracas. Purgatoire sonore où massacres, forages, perforations de la croûte, guerres de métal, boucheries à la mitraille, camps, baïonnettes, bombe H, métros, égouts, avions, navettes, cris des persécutés, particules accélérées, à commencer par nous. L’expérience du silence d’ici loin d’ici mais pas trop file le tournis. Un orage y déflagre encore. Un dieu païen crève le ciel de rire, défie les caméras. Le premier spectacle du monde ferait le plein d’entrées. Mais il n’y a personne pour acheter les billets. Que lui.
Lui qui ressemble à tout ce qui vous plaisait chez l’aïeul.
Υ
Jadis, un caractère.
Avec un Opinel rouillé, il grattait entre ses dents synthétiques qu’il tenait à la main. Puis remettait la chose en place avant d’ôter de sous ses ongles la saleté. Oxyde, pulpe d’abricot, crasse des jours ouvrés. Il coupait une pomme en passant par le centre, nous tendait notre part. Chacune tétanisée se voyait blême obligée. Mais : respect sous le mélèze, à Prarion, on s’exécute.
Haut, il égratigne les nuages de son chapeau de feutre. L’élégance toujours tranche avec ses mœurs frustes. Les cheveux, vous les avez toujours vus blanc neigeux, ils abondent sur la tête portée altière jusqu’à la fin. Un regard translucide tangue à l’extrême sentimental, grande variabilité, indice météo de confiance faible. Le regard vague de la malice au drame, du Roi de la Crête, Yodjo, à Jean-Luc persécuté. L’eau de la Printze tumulte, claire et qui mouille, au coin de la paupière. Peux-tu donner Le Dormeur du val encore une fois ? Elle redonne. Juste pour le voir se remettre à pleurer.
De lui, vos inclinations pour la parodie, la contemplation, les connexions d’idées anecdotiques. De lui, partir, en train ou en montagne. Partir. Choper des tiques à Mont d’Orge. Marauder les fruits. Mâchouiller les vrilles. Se prosterner devant l’hélianthème, vénérer la fleur quand elle est mellifère. Tourtes de Linz périmées dans le papier journal Frrt frrt au fond du sac à dos militaire. Objets qu’il faut finir, même la montre en plastique. Chemises impeccables boutonnées jusqu’en haut, godillots cirés net, frac en drap noir qui claque. Paysan citadin. Les ruches à Dorigny, la vigne sous les Hauts de Cry. La parcimonie, oui. Oui, mais le vin.
De lui, la crainte des tourments de l’après, l’espérance d’une sorte de profondeur partout, comme avec la vendeuse, la moindre conversation. Prier n’a pas de borne, prie au supermarché.
Vous formez le vœu de le retrouver. Et de rire avec lui. Car il vous a parfois bien entortillées, filles de Jérusalem, dépenaillées des collines. Comme avec le dentier.
Δ
L’une de vous se tourmente. Pourra-t-elle dès lors le regarder en face ? Elle doute.
Quelqu’un se tenait à la fenêtre cette nuit-là. Trois heures du matin étaient passées.
Dans le rai luminescent du réverbère qui vient croiser au sol du petit square celui de la cage d’escaliers de l’immeuble, au pied d’un sapin bleu ou d’un cèdre on distingue mal, quelqu’un voit un couple s’avancer des bars. Un couple bancal. L’homme, très long, la femme accostée à son bras. Elle titube. Il la soutient. Elle se serre. Il l’étend, c’est pressé.
Quelqu’un voit les deux corps s’allonger et se mettre en mouvement. Lui dessus, qui va sur elle, se pousse au-dedans. De la fenêtre, quelqu’un voit la bouche de la femme qui remue, forme des sons. Quelqu’un entrouvre la fenêtre, discret. La femme souffle, se retient de crier, met sa main sur sa bouche et la mord. Elle fait je t’aime, oh je t’aime tu sais ah. Oh. Han. J-e t’ai-me tel-lement. Ha. Aime faire ç-a a-vec toi. Elle murmure. A chaque coup de rein reçu, en expirant. Elle fait la crêpe, elle hulule. On dirait qu’ils sont bien. Quelqu’un les espionne et dirait qu’ils sont bien.
Sa silhouette malingre arque boutée sur elle sur les racines du cèdre ou du sapin bleu, il s’immobilise d’un coup et renverse la nuque. Fin du bal, range le boguet au garage. Se retire prestement, saute sur ses pieds. Ferme la braguette, boucle la ceinture, tapote les épaules de son pull pour les dépoussiérer. Trois pas jusqu’à une poubelle en métal, dépôt attentionné d’un petit paquet. S’éloigne. S’arrête dans la pénombre. Elle est restée assise dans la terre battue. Quelqu’un la regarde enfiler ses sous-vêtements. Lente, prise de tremblements, elle se hisse, s’appuie au tronc de l’arbre, c’est un cèdre ou peut-être un sapin bleu il faudra vérifier, remonte ses pantalons. Elle cherche dans son sac, sort une étole, s’enveloppe. Machinale, maladroite et bronzée, grelotte. Quelqu’un entend les dents claquer. Elle va vers lui.
Alors il se met à hurler On n’a rien fait, t’entends ? Ce n’était rien, il s’égosille, surtout va pas croire que je quoique ce soit et quand bien même, rien, ri-en point final, tu crois que tu décides, hein, mais ça ne se demande pas, ça, non, ça ne se demande pas, je ne peux pas répondre il hurle, et là je me tire tu vois, je pars.
Quelqu’un la voit qui se laisse avilir. Elle s’assied tête ballante sur un bord de trottoir. Essaie une nouvelle fois de se relever. Boitille vers la station des taxis. Epaules basses, abattue. Quelqu’un voudrait l’appeler par la fenêtre, lui dire d’attendre. Tout le monde peut se faire avoir, que ça ne salit pas, qu’il n’y a pas de honte à se leurrer ou se faire escroquer.
Et si le vieux d’où il est avait vu lui aussi ? Le menton contracté, lapidaire: Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme. Est-ce qu’il dirait ça ?
Dans son cauchemar, un succube rapplique, remodèle les traits du grand-papa, les confond avec ceux d’Angélica. Grand-père a la gueule d’Angélica Liddell.
Elle préfère renoncer au cher vœu de le revoir.
L’automne parfois est une saison. Alors elle s’élance nue du plateau morainique. Va planer sur la gorge en bramant comme un cerf. Se lave de longues heures au soufre de la source. S’enfonce dans la tiédeur de la grotte à Combioule. S’envole, loin mais pas trop de là.
Ω
Ubu Bu Bu
Hé vie, reviens-tu nous plonger dans une mer d’huile d’olive ?
Et vie, soulagement, revient à nous pour qu’on y plonge à deux, pour qu’on s’oigne et qu’on glisse l’un en l’autre. Le soleil nous transperce, traverse la masse, la peint verte.
Ubu Bu Bu Mer est bue. Transformation réparatrice chirurgie fine dans la boîte à sardines. Rien que des courtoisies. On se visite, s’explore avec éducation. On sait vivre. Joyeuse volupté d’on voudrait pas crever. L’oméga du désir germe, mute en epsilon tendre, donne-nous aujourd’hui notre feu quotidien, panse nos plaies coquine, nous frappons nos chagrins, aidons-nous puisqu’il aime, résurrection, carnaval, Eros, Eros invaincu.
Enfin finies les vendanges ! Pâques à l’automne ! Chambard des faunes ! Christ en son sang appelle le triomphe dionysiaque, le cortège des silènes, des complexions, ah ça.
Et l’autre, l’homme de loin d’ici, celui des lieux dont je vous rebats les oreilles depuis t’t’à l’heure. Tous ressentent l’immédiateté de sa présence au monde. Une vigueur sourd de la gestuelle, façons à lui de soutenir le regard. Sans accuser ni posséder, il vous mange. Incline la tête en écoutant. Parle avec le rire qui stridule entre les dents, un rire courant d’air ventilant l’encrier chinois de l’iris, cette aigue-marine déposée sur le galet blanc du globe oculaire. Aucune ou si peu de résurgence animale. Direct, embrasse l’obstacle avec confiance, un héritage de siècles de victoires. Et si quelque éclair lubrique ne manque pas d’y zigzaguer, cinglante est la poigne du maestro aux manettes, un tour de vouloir, voici réglée l’affaire. Le caractère se gouverne, voilier. Lui travaille le sien, superbe sans faux pli. La douceur ronde des muscles sous la peau mate, le soyeux d’une chevelure encline à la boucle, la finesse d’un nez court et osseux, l’arc sombre des sourcils, l’épais ourlet des cils, une bouche en m cursif, cou large et long, torse de centaure planté de silves, un bassin évasé en surplomb sur les guiches, légères et bondissantes, ailes douces et velues de poisson-chat, disons que l’esprit des lieux vit dans un merveilleux véhicule. Devant son book, les directeurs de la photographie perdraient toute arrogance. Mais il n’a pas de. Cette beauté perturbe. Elle dérange. Nargue les anorexies. S’accorde avec le peuple qui transhume, barbare. La classe ! Mais aussi la douceur, caractérisent l’ensemble. Être subtil, poussé en finesse dans un terreau revêche où beaucoup croissent torves, il bouge en paix, à la façon d’un fruit de mer lent, extravagant, qui sculpte son quotidien en spirales harmonieuses. Il s’attache à rendre agréable à la femme le périmètre dont il est roi, coquille. Elle peut s’y tenir disponible, libre et maîtresse d’elle-même.
A son contact, le sensuel éclate, les pensées partent en bulles dans un verre de tonique. Loin devant, les images sordides. Il les dissipe. Elles s’échouent chiffonnées entre les rails, vieux p q détrempé. Elles n’ont aucune chance. Il les niaque. Il leur fait le cuir.
S
Ils ont chassé les soldats des bases américaines.
Quand leurs poètes écrivent, ils parlent pour un peuple que vous diriez racaille. Loin mais pas vraiment loin, aucun gène aristo. La langue se donne ouverte, ouverte et détrempée. Elle sent sous les aisselles et se lave à l’écume, elle se refait au frottement du sable, gambade entre les ifs, grimpe nue au caroubier, oh vaque. Jamais elle ne s’abaisse à émouvoir gratos. Chose très française que la violence faite à la langue, ces crachats amers qu’expectorent quelques noyés dans leur nombril. Les étoiles ne souffrent aucune maladie de peau, il n’y a pas de rats dans le vagin des dames. De nos comparaisons, les astres se battent la croupe. Ils apaisent les promeneurs partout. Ne se laissent pas atteindre par les pervers à plume, qui vont clamant leurs peines et soignant leur stylet. Déchirure de la langue, violence contre soi-même. Caractère guerrier d’une poésie qui s’érige et inflige des supplices. Masochisme de salonard, profondeur feinte par de demi-sophistes, coquilles vides. Arthur en rit encore.
Une langue virgilienne, elle donne à manger. Bonne mère, elle nourrit et se nourrit, chiche, digne. Comme une boîte de sardines cale quand on a faim.
La langue de cet ici, coquille pleine, traduit le lieu tant que l’homme qui le squatte. Elle prend leur caractère. Sonne âpre, avance rusée, tient la route en amour, cultive une impudeur.
Les typographies disent un peu de ce qui se trame, entre. Graffitent un texte au-delà du texte. Elles se pavanent et défilent glaciales dans les coquilles vides. Mais dans les pleines, elles se délient joliment, pour la plus grande joie vénérienne des conques.
Tom Waits chante encore.
Sylvie Délèze
Graphique : Fernando Aguiar