Livres sibyllins, sélection n° 1

Le jury penchait pour l’incompréhensible Gin Dassel…
mais le prix a été attribué à
Berte Moriss, pour son livre Nul- oO.
Pourquoi ?
Berte Moriss avait déjà publié Amour extraime, Pas la moindre et Façons d’aller par là dont Nul- oO est la suite (la complication, plus exactement) et elle n’avait pas encore obtenu le prix ! M. Moriss a fait savoir que cela commençait à bien faire… M. Morris est dans la navigation, il possède la Compagnie Vigator, il connaît le ministre du tourisme, celui des transports, et surtout il subventionne le prix Tarquin en offrant chaque année au jury une croisière de dix jours pour qu’il puisse délibérer sereinement, loin des pressions. Si cette sérénité ne leur sert à rien… plus la peine de balader cette bande d’abscons, a dû penser M. Moriss avant de menacer les jurés de couper les ponts avec le prix. La douceur de la brise, la beauté des îles, les voluptés de la vie à bord ont peut-être joué en faveur de Berte Morris.
Livres sibyllins, sélection n° 2

Le jury appréciait les élucubrations de Bela Vadam…
mais le prix a été attribué à
Peet Strome, pour son livre Mi-q i.
Pourquoi ?
Quand elle a su par une indiscrétion qu’elle pourrait recevoir le prix, Bela Vadam s’est affolée. Elle n’est pas l’auteur de son livre ; c’est Peet Strome qui l’a écrit, son fils adoptif (officieusement), en fait son chéri (elle ne s’en cache pas) ; un gigolo (pour parler clair). Bela se fiche éperdument du prix Tarquin mais Peet, lui, se flatterait de l’avoir : il se croit une plume. Bela ne prend pas le poète au sérieux (pour elle, il est juste un plumeau). Lorsqu’il l’a priée d’être son prête-nom pour multiplier ses chances, elle n’a pas cru que la fraude les augmenterait vraiment et elle a laissé faire. Maintenant, il faut agir pour empêcher un scandale. Dans l’affolement, Bela Vadam offre aux jurés d’acheter leur silence et leurs votes. Quelques-uns hésitent. Les enchères montent… et Peet reçoit le prix ! Bela, ruinée, perd son plumeau.
Livres sybillins, sélection n° 3

Le jury aimait les rudes braiments de Quino Braizard…
mais le prix a été attribué à
Sawt Bockermon, pour son livre Ùqœ a/.
Pourquoi ?
Quelques jours avant la remise du prix, Quino Braizard sort de son studio pour aller boire des coups chez la mère Lapincette. En traversant la rue, il est écrasé par un taxi. Au volant de ce taxi : Sawt Bockermon, l’auteur de Rien ne laissait prévoir (prix Valli Bernes) et de J’ai pas l’habitude (prix Veuve Cliqueiss). Que des auteurs concurrents s’attendent aux virages et s’écrabouillent entre eux, c’est salissant pour le prix Tarquin ; on peut pas laisser faire. Le jury se réunit pour aviser. Il ne veut plus donner le prix au mort, comme prévu. Pas de Tarquin posthume, non ! Alors, Marin Trekker, Joyzie Manizour, Mire Dedash ? Sur ce, Bockermon se déclare d’humeur à écraser d’autres concurrents avec son taxi. Terrible menace. Le Tarquin ne veut pas de la publicité d’une hécatombe : Bockermon obtient le prix.
Livres sybillins, sélection n° 4

Le jury raffolait des verbigérations de Locki Fenway…
mais le prix a été attribué à
Enrique Valdaz, pour son livre VigL Y’.
Pourquoi ?
Le président du jury est allé voir Locki Fenway et a laissé entendre que le prix serait à sa portée s’il acceptait de lui rendre un petit service. Oh, trois fois rien, une bricole… Il s’agissait de faire plaisir à la femme du président, de l’emmener à l’hôtel pendant une quinzaine, en Grèce ou aux Canaries, et de bien s’occuper d’elle. Locki est resté ahuri un bon moment, puis il a dit non, précisant qu’il ne se voyait pas en train de présider la présidente. Il a peut-être manqué d’imagination, tant pis pour lui. Enrique Valdaz n’a pas été timide, lui. À la même proposition, il a dit oui tout de suite. Et il est parti à Cuba avec le travail à faire… Enrique a été merveilleux et il a eu le prix. Certains reprochent au président de subir l’influence de son épouse ; c’est du sexisme ; on ne voit pas pourquoi elle n’aurait pas son mot à dire.
Livres sybillins, sélection n° 5

Le jury préférait le texte en vrille de Lans Fioducator…
mais le prix a été attribué à
Xave Derlikovitch, pour son livre s/Df ^e.
Pourquoi ?
Il ne suffit pas d’inviter les jurés du prix (et les conjoints) à une grandiose réception pour s’assurer un vote favorable (tous les concurrents invitent), il faut quelque chose en plus. Le dîner et la fête sauvage donnés par Lans Fioducator ont été jugés intéressants, mais il a oublié le bonus : ni cadeau ni surprise ; dommage… Xave Derlikovitch a été plus prévenant. Outre les démarches obligées, il a fait graver au nom de chaque juré cent cure-dents en or qu’il a présentés joliment dans des coffrets frappés du monogramme de Tarquin le Superbe. L’attention a plu. Ce Derlikovitch a un réel talent et une vraie délicatesse… Tu parles ! L’or est facile à revendre, c’est tout ce qu’il a, Derlikovitch ! Les jurés ne sont pas incorruptibles, c’est connu, mais pas n’importe comment ! La corruption doit être digne du corrompu.
Livres sybillins, sélection n° 6

Le jury se délectait des embrouilles de Sacco Zetti…
mais le prix a été attribué à
Débor Atarina, pour son livre kimS uU.
Pourquoi ?
Débor est diplômée en pharmacie et en littérature fonctionnelle (spécialité onomastique médicale : elle crée des noms de médicaments). Elle a ouvert la première pharmacie littéraire. Riche idée, ça ne désemplit pas : il y a tant de souffreteux… Débor n’a jamais eu le prix et s’en console en répétant à sa clientèle : Ils ne peuvent pas me le donner, je suis trop intelligente pour eux. C’est vrai. D’ailleurs elle a décidé de créer un nouveau prix littéraire, le prix DéborA, et elle l’a fait savoir… Quand ils ont appris ça, les jurés du Tarquin ont eu un coup de sang. Ils ont compris qu’ils étaient sur le point de se faire ridiculiser en grand par la pharmacienne et ont couru se jeter à ses pieds ! Elle leur a donné à sucer des pastilles de Coculine et ils se sont calmés. Puis ils ont dit qu’elle méritait le prix Tarquin plus que quiconque.
Daniel Cabanis