Une solide formation sceptique

Bernard Bourrit


 

Nous lisons un livre et nous nous lisons nous-même.
Thomas Bernhard

 

Bien plus qu’une question de style, l’écriture serait pour Thomas Bernhard la conséquence incessamment continuée de son origine. L’écriture aurait un commencement absolu d’où logiquement découlerait la vocation de l’écrivain. Qu’on lise à la lettre les explications livrées par l’auteur : « mon grand-père, le poète, était mort, maintenant moi, j’avais la possibilité d’écrire » (Le Froid) — ou qu’on opte pour une lecture moins littérale, il ne demeure pas moins que le commencement de l’écriture pour Thomas Bernhard est associée à l’autodétermination d’un « moi », à la fondation d’une psychologie de l’ego pour laquelle conquérir le droit d’écrire sur les plates-bandes de l’autorité paternelle n’est pas plus important que de s’octroyer la possibilité de parler à la première personne et en son nom. A la question : « pourquoi en suis-je venu à écrire ? », Thomas Bernhard répond sans détour : « Par opposition à moi-même » (Trois jours). Si donc l’identification d’un « moi » porteur de la possibilité d’écrire est à l’origine de la vocation d’écrivain de Thomas Bernhard, cette même identification crée aussi un clivage dans la psyché, ouvre une opposition intérieure qui deviendra par la suite le siège de nombreux conflits, comme nous le verrons. Devenir écrivain, ce n’est pas seulement vaincre les résistances d’un « moi » qui jusque-là ne « haïssait rien tant que les livres » (Idem), c’est aussi se donner pour origine une ligne de partage intérieure qui scinde le psychisme, qui le divise et le régit autour d’une différence d’autant plus difficile à situer qu’elle ne délimite rien. Le « moi » de l’écrivain naît de la disparition du « moi » antérieur. Et l’avènement de ce nouveau « moi », de ce « moi » d’opposition, l’avènement de cette nouvelle instance hégémonique, marque, symboliquement du moins, l’entrée en littérature de Thomas Bernhard. « L’origine, écrit Thomas Bernhard, c’est moi-même ». Qu’il faut évidemment lire : par opposition à moi-même…

Il y a ainsi une lézarde qui court dans l’écriture de Thomas Bernhard et dont tous les textes portent la conscience : « conscience qu’au fond il était déjà mort une fois et né à nouveau à la vie […] le même, mais pourtant totalement différent » (Amras). Cette mort à soi qu’évoque Thomas Bernhard, cette mort en soi, à laquelle pourtant une part de soi a survécu de manière altérée, « totalement différente », est la description fidèle de ce que Thomas Bernhard appelle ailleurs un « processus intérieur » (Entretiens) — mais qui est ici la description fidèle du processus psychique marquant le commencement de sa vocation d’écrivain. Pour Thomas Bernhard l’origine absolue de l’écriture a donc revêtu l’aspect d’un meurtre perpétré par le psychisme sur le psychisme, par l’esprit sur l’esprit. Une part ancienne du « moi » aura été sacrifiée pour permettre la naissance du « moi » nouveau de l’écrivain. C’est pour cette raison que Thomas Bernhard proclame que l’homme de l’esprit a toujours besoin de « passer par-dessus quelqu’un qu’il a tué pour cela et transformé en cadavre pour les besoins de son esprit » (Béton). Mourir à soi, en l’occurrence, ce n’est pas tant subir la destruction d’une partie de son esprit sous l’effet d’un traumatisme extérieur, qu’un acte volontaire et radical de l’esprit qui se retourne contre lui-même pour « passer par-dessus » sa propre destruction.

Volonté serait le nom donné à ce processus capable de tuer l’esprit pour renaître en esprit. C’est le nom du moins que lui attribue le narrateur de Perturbation quand celui-ci explique à son père qu’il « se considérait déjà depuis longtemps comme un organisme susceptible d’être discipliné à mon gré, par la force de ma propre volonté […] Se rendre maître de soi-même, c’était connaître le plaisir de faire de soi un mécanisme obéissant aux ordres du cerveau. » La volonté — dans le processus intérieur que nous suivons — a pour fonction de discipliner l’esprit et de le rendre docile. Autrement dit, de former l’esprit en lui apprenant à éliminer, à rejeter ce qui ne relève pas de l’esprit. C’est effectivement, écrit Thomas Bernhard, « un processus de rangement qui a lieu, jour après jour, dans ma tête le ménage se fait, chaque jour les choses se mettent à leur place. Ce qui est inutilisable est rejeté et tout simplement éjecté de ma tête » (La Cave). L’esprit agit par la force de la volonté, laquelle façonne une conscience en débarrassant l’esprit de tout ce qui n’est pas utile à sa pensée. Altération psychique sans cesse ramenée au fondement de son origine. Aussi y a-t-il deux processus distincts qu’il convient de ne pas superposer. Un processus inaugural par lequel Thomas Bernhard assigne un commencement à sa vie et à son activité de pensée, sorte d’origine absolue qui se traduit par le retour sur soi de l’esprit : « de victime sans défense, écrit Thomas Bernhard dans Le Froid, je m’étais fait de moi-même le plus naturellement du monde un observateur de cette victime […] cette distance que je prenais était tout simplement d’une nécessité vitale, c’était seulement ainsi que j’avais la possibilité de sauver mon existence » ; et un processus de répétition par lequel l’esprit réplique sans fin le geste inaugural de mise à distance de soi par l’acte de la volonté.

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