Lire à haute voix

 

1572 : Ronsard publie les premiers Livres de sa Franciade, précédés d’un avertissement Au Lecteur. Tu peux, lui concède-t-il, penser et dire ce qu’il te plaît de cette épopée, mais à condition d’avoir lu ces vers comme il convient, lentement et à haute voix : « Je te suppliray seulement d’une chose, Lecteur : de vouloir bien prononcer mes vers et accommoder ta voix à leur passion, et non comme quelques-uns les lisent, plutost à la façon d’une missive […] que d’un poème bien prononcé ; et te supplie encore derechef, où tu verras cette marque « ! » vouloir un peu eslever ta voix pour donner grâce à ce que tu liras. » Quinze ans plus tard, toujours à propos de La Franciade, il enseigne minutieusement au Lecteur apprentif désireux d’écrire une épopée, l’importance et le rôle de certains phonèmes : « Je veux bien t’advertir, Lecteur, de prendre garde aux lettres, et feras jugement de celles qui ont le plus de son et de celles qui en ont le moins. Car A, O, U et les consonnes M, B, et les ss finissans les mots, et sur toutes les rr, qui sont les vrayes lettres Héroïques, font une grande sonnerie et baterie aux vers. »

Le premier de ces deux textes inaugure une ère dans la réception de la poésie : celle où le poète, s’adressant à un lecteur cultivé, argenté et curieux – n’a-t-il pas « acheté mon livre » ? — ne peut s’empêcher de lui dire, avec délicatesse, qu’il ne sait peut-être pas lire un poème. Les causes d’un tel malheur sont nombreuses, et se sont multipliées jusqu’à aujourd’hui, où lire de la poésie est devenu, sauf dans certaines écoles, la manie de quelques esprits archaïques survivant à la sélection culturelle. Sans compter les théoriciens de la littérature légiférant sur le poème sans l’avoir LU, l’avoir VU leur semblant nécessaire et suffisant.

Marshall McLuan a montré le rôle capital de la propagation de l’imprimerie, devenue galopante au siècle de Ronsard, dans la transformation de l’acte même de lire. Pour diverses raisons, dont la séparation des mots, le remplacement du parchemin par le papier, la lisibilité immédiate des caractères, la lecture, qui était un déchiffrement au sens propre laborieux, n’exige plus d’effort physique ; elle devient rapide, son tempo s’unifie, se mécanise, devenant ainsi « moderne », c’est-à-dire se « rationalise », et vise à l’utilité, au rendement : time commence à être money. Le meilleur lecteur d’aujourd’hui est le plus rapide, donc le plus rentable, donc le plus intelligent. Dont acte. Il lit vite parce qu’il saute tout ce qui peut s’induire de quelques repères : des scientifiques ont montré que dès que nous avons identifié un mot, nous en sautons la suite pour passer au suivant. Même chose pour les phrases simples.

Pour le savoir, ce fut une aubaine ; pour la poésie, une catastrophe. Car, jusqu’à la fin du XIXe siècle (et partiellement au suivant), la poésie, la bonne, est tout autant partie de la musique que du langage articulé. La plus belle et pénétrante exposition de cette double nature, je la trouve dans une conférence de Mallarmé sur La Musique et les lettres. Mais il en existe des dizaines d’autres, tant de poètes que de chercheurs en des disciplines diverses, de l’histoire à la phonétique ; ces deux dernières s’épaulent pour montrer qu’au cours des siècles européens, de l’épopée homérique à l’hugolienne Fin de Satan, on a passé d’une participation de plusieurs sens et d’un grand nombre de muscles et de nerfs à une perception ne mettant en jeu que l’œil et le cerveau. Aux origines, sur les divers continents, une même action mêle danse et paroles chantées. A l’époque grecque classique, quatre siècles environ après Homère, les aèdes ne lisent pas L’Iliade (qui avait été mise en écrit) lors de grandes fêtes, ils la connaissent par cœur (le cœur étant pour eux le lieu de la mémoire.) Et leur récitation était accompagnée de musique, tout comme celle de Marina Salzmann par la guitare de Thierry Clerc. En Grèce, rappelle Rimbaud, le lyrisme rythme l’action ; c’est si vrai que les rythmes de la poésie accompagnée par une lyre, d’où son nom de lyrisme, ont été inventés par Alcée pour scander la marche des soldats. Diverses sortes de poèmes, grecs, puis romains, entraînent des danses, ou, comme chez Catulle, des cortèges nuptiaux. On vivait alors la poésie avec une grande partie de ses muscles et de ses organes, des pieds aux muscles du visage.

Le médecin Alfred Tomatis, inventeur d’une thérapie du langage et de l’ouïe qui continue à guérir dans le monde entier, est l’un des auteurs expliquant le mieux ce que d’autres ont montré depuis le début du siècle passé : dans notre corps, tout ce qui sert à la parole est indissociable de l’ensemble des processus de l’audition, qu’il s’agisse de parler ou de chanter. Je pense à la poésie bien plus qu’à la prose ; car la poésie (moins fortement en français qu’en d’autres langues), se caractérise, se définit, par la présence dans le vers de groupes rythmiques créés par les effets combinés de syllabes variant en durée, en hauteur, en sonorité et en intensité. Ronsard considère la rime comme secondaire ; quatre cents ans plus tard, Emily Dickinson, infaillible magicienne, dira des rimes que « ce ne sont pas les clochettes qui font avancer le traîneau » : ceci pour dire (en toutes lettres, chez Ronsard) que la succession de x syllabes dont la dernière rime ne constitue pas le moins du monde un vers.

Seule la lecture à haute voix permet au poème de déployer tous ses effets ; si quelqu’un vous le lit, comme ce fut le cas en Europe pendant plus de mille ans, les effets sont semblables : les organes de phonation de l’auditeur sont mis en mouvement, comme si vous parliez, ou chantiez. Bien sûr ce peut être encore le cas aujourd’hui, vu que, par bonheur, l’oralité de la poésie et remise en honneur.

En honneur

Par bonheur.

Le bonheur, entre autres, d’Apollinaire ; il apprend à l’une de ses correspondantes qu’il compose souvent en marchant et sur deux ou trois airs. On a retrouvé grâce à Picasso qui s’en souvenait l’une de ces mélodies ; elle se compose de deux parties de douze notes chacune : un distique d’alexandrins. Beaucoup de poètes chantonnent ce qu’ils écrivent, et tous considèrent qu’un poème n’existe comme tel que dans la mesure où il est – comme dit Ronsard – « bien prononcé », par une voix qui, à la limite, le psalmodie, le mélodise, le « chante » ou le « murmure », disait Mallarmé. La poésie ne se lit pas du tout comme un roman, fût-il de Flaubert. En poésie, l’unité minimale n’est ni la lettre, ni le mot, mais la syllabe, qui peut se composer de lettres appartenant à deux mots différents : « monde ancien », terminant un vers célèbre d’Apollinaire, n’a pas, rythmiquement, euphoniquement, deux mots, mais quatre syllabes, dont la deuxième est composée de la fin d’un mot et du début du suivant : mon/dan/ci/en ; et ce qui n’est en prose qu’une syllabe (cien) en compte ici deux, fait connu sous le nom de diérèse. Ce minuscule exemple montre, entre autres choses, l’abîme séparant la lecture de la bonne poésie de celle de la prose.

Cette lecture parlée, lente, tâtonnante, parlante, mettant en jeu, dit Tomatis, jusqu’à notre peau, méprisée aujourd’hui comme « enfantine », ânonnante, a été celle des lettrés jusqu’à la fin du Moyen Âge ; on ne connaît, grâce à saint Augustin, qu’une exception : celle de saint Ambroise, son maître, qui lisait sans remuer les lèvres ni émettre de son, chose stupéfiante pour les autres moines du couvent. Cette pratique ne fit pas d’émule et ne devint la norme qu’un millénaire plus tard. Et malheureusement, certains esprits forts se mirent à parcourir les poèmes d’un œil sagace et sans les écouter. Or on ne peut écouter le poème qu’en le lisant ou se le faisant lire à haute voix. Je crois utile de répéter que la poésie, jusqu’à la fin du XIXe et en partie depuis, ne se communique réellement que de façon sonore. Une lecture ne mettant en branle que les nerfs et muscles oculaires laisse indifférents ceux de la phonation et de l’audition, pour m’en tenir à ceux-là. Mais une telle lecture a été louangée parce que la vue était alors considérée comme le seul « intellectuel » des cinq sens. L’idée dominante était que l’esprit, définitivement séparé du corps par Descartes, devenu « substance pensante », donc noble, devait lire sans être contaminé par la matière, dite « substance étendue », basse et vulgaire. On est aux antipodes de l’Antiquité, dont s’inspirèrent tant les poètes de la Pléiade. En latin, le mot carmen signifie poème, maisaussiformule magique, rituelle, qui n’est efficace qu’oralement ; Ronsard nomme ses poèmes des carmes. À propos de son célèbre sonnet en or(e) et (i) yx quant aux rimes, Mallarmé écrivait à un ami : « J’extrais ce sonnet […] d’une étude projetée sur la Parole. […] En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois, on éprouve une sensation assez cabalistique. » (Italiques de Mallarmé.)

Dans un autre sonnet, écrit pour un ami égyptologue ayant perdu sa femme depuis peu, Stéphane fait rappeler par la morte à son époux inconsolé une formule inscrite sur les statuettes égyptiennes représentant les disparus ; ils disent qu’ils revivront tout le temps que leur nom sera prononcé par « la douce haleine des vivants ». Elle dit au veuf : Pour revivre il suffit qu’à tes lèvres j’emprunte/Le souffle de mon nom murmuré tout un soir.

Le souffle de mon nom : comme Dieu souffle un souffle de vie dans les narines d’Adam.

*

Si la fin du XIXe, avec Mallarmé, Verlaine, Cros et d’autres la poésie a merveilleusement réussi à « reprendre à la musique son bien », elle est aussi le temps où le dernier Laforgue, Rimbaud… et d’autres abandonnent (parfois) le vers régulier pour le vers dit libéré et le vers libre ; où, dans Le Coup de dés, Mallarmé (ré) invente la poésie spatiale, visuelle, dit-il, à la fois comme une affiche et comme une partition. Sous l’influence d’une part de la poésie d’Apollinaire, la millénaire alliance du poème et de la musique fait place à celle de la poésie et de la peinture : témoin privilégié le surréalisme (nom forgé par Apollinaire…) Pour le dire grossièrement la majorité des vers « libres » des surréalistes authentiques ne sont plus des vers, mais de la prose mise à la ligne. Comme le dit le poète mexicain Octavio Paz, la poésie française remplace alors le travail sur le mètre (constitutif du vers) par la recherche ou la trouvaille de l’Image ; pensez à Breton. L’unité de base, dit Paz, n’est plus le vers qui est de nature acoustique, mais l’image, qui est du côté de la vue, de la vision. C’est volontairement que je passe aussi vite que possible sur l’essai de conciliation du mètre et de l’image chez le pompeux Saint-John Perse : la flatulence, l’inflatuation de son discours interminable au lieu d’épouser notre souffle nous pompe l’air.

Avec l’abandon du vers traditionnel, une partie majeure (numériquement du moins) de la poésie est si profondément autre de la précédente que ce que j’écrivais plus haut n’a plus pour elle de pertinence.

Les surréalistes qui, comme Éluard, en sont revenus au vers régulier, ne l’ont pas modifié d’un iota. Le seul grand poète en vers réguliers de la seconde moitié du XXeest Jean Grosjean, qui a renouvelé en profondeur l’alexandrin et le décasyllabe ; il saisit les phrases par la peau du cou, les secoue d’accents et les force à danser, à se désarticuler, à suer et souffrir, exulter, sur des rythmes encore inouïs en français, et impossibles ailleurs que dans la mesure stricte du vers traditionnel. Alors qu’une partie de la poésie du XXe très prisée des intellectuels s’adresse prioritairement au cerveau via la vue, rivalise d’abstraction avec la philosophie, devient une forme de pensée pure, de spéculation mystique, celle de Grosjean exige l’oralité ; le son, les percussions lui sont consubstantiels, comme dans la poésie biblique dont elle procède en innovant. Poésie charnelle, en proie aux souffles de l’esprit, qui peut être caressant ou d’une violence à tout casser. Le mot hébreu qu’on traduit en français par « chair » ne désigne pas le « corps » (par opposition à la « pensée » ou âme, ou ce qui vous [dé] plaira de cartésien) ; c’est de la matière rendue vivante par le souffle de vie, le souffle qui est vie. Ainsi en va-t-il du poème. Le malheureux se présente à nous prisonnier de papier glacé, glacial comme celui qui emprisonne le Cygne mallarméen ; seule notre haleine tiède le fait revivre ; c’est ainsi que je ne sais plus qui (McLuan ?) interprète la rencontre des héros naviguant de Rabelais avec les « paroles gelées », qu’une brise chaude à leur passage libère et rend à leur vie, qui est oralité et non écriture ni papier. La seule manière de ne jamais congeler un poème est de le tenir au chaud dans son cœur, de le savoir par cœur. Et lui aussi nous réchauffe le cœur. Éluard savait par cœur tous les poèmes de Mallarmé, ce qui « vient tout seul » après plusieurs lectures ; c’eût été un exploit en revanche, un numéro de cirque mental avec le Coup de dés, ou les poèmes en vers libres… d’Éluard lui-même.

That’s all, folks

Malheureusement, le seul recueil de poèmes de Grosjean trouvable chez les libraires paresseux est un volume de Poésie poche Gallimard intitulé La Gloire, où seul Hiver répond à ce que j’admire en lui. Parmi ses livres de poèmes, le plus fort à mon sens est Majestés et Passants (Gallimard, 1956) ; quelques libraires sont capables de savoir où Gallimard le conserve.

 

Philippe Renaud

 

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Par la voix d'Apollinaire, trois poèmes enregistrés en 1913 : Marie | Sous le pont Mirabeau | Le voyageur