Personne ne sait quelle idée il padre avait en tête quand il l’inscrivit à un cours de violon. Rêvait-il d’une carrière internationale pour son rejeton qui poussait les institutrices à bout ? Voyait-il un violoniste à queue de pie évoluer sur l’estrade du Septembre musical ? Nous ignorons ses motivations. Le gamin dut cependant se rendre chaque semaine chez une vieille dame aux yeux d’écrevisse, qui lui apprit à tenir le minuscule instrument, aussi petit dans notre souvenir que celui de Grock. Elle ne daigna pas lui apprendre le solfège, la dame au nom prodigieux : Madame Radrizzani. Ce qu’il fallait dans l’immédiat : que le gamin se tînt droit comme un i, qu’il posât les doigts d’une certaine façon sur le manche, qu’il serrât le tiviolon entre épaule et menton. Je vais te donner des exercices à faire chez toi, tu n’oublieras pas, tous les jours… On lui réserva un espace où il pourrait faire ses exercices. Mais au lieu de faire ses exercices, il engagea le combat avec un ennemi invisible. L’archet lui servait d’épée qu’il enfonçait avec délice dans le dos des livres qui tapissaient les murs. Personne n’a jamais décelé chez lui le moindre talent musical. Il fut pourtant encouragé, poussé sur cette voie pendant de longues années. Il padre acheta plus tard les services d’un violoniste professionnel qui vint tous les mardis, entre six et sept, lui donner la leçon, un violoniste de l’Orchestre de Chambre qui dut rendre les armes au bout de…
Le corps de l’enfant suinte dans les draps. La sueur s’accumule entre les fesses. Sa tête bourdonne. Il ne retrouve pas le sommeil. Il se tourne nerveusement. Les bras collés au ventre, il retient son souffle. Ce n’est pas une sensation de faim qu’il éprouve. Nulle envie de boire. Mais quelque chose d’insolite se passe dans la maison. Ce n’est pas une souris qui évoluerait sous la toiture, ni un grésillement de radio qu’on aurait oublié d’éteindre. Ce ne sont pas les murmures ni les sanglots d’une gamine. Ses parents s’étaient absentés ce soir-là. Quelle heure est-il ? Étaient-ils rentrés ? L’enfant ne trouve aucune réponse et sa mâchoire tremble. Il voudrait crier. C’est comme si une main plaquée sur sa bouche de poisson qu’on sort de l’eau, c’est comme si cette main écrasait ses joues moites. Il ne comprend pas ce qui se passe. Le mot « soupir » indique le silence qu’il doit observer quand il joue du violon. Et entre les sons qu’il entend à présent, il y a le silence de la maison. Il ne sait pas que ce mot peut désigner la vague plainte inarticulée qu’il perçoit au loin. Or cette voix qui semble gémir le torture. Le rythme s’accélère. Où a-t-il entendu ce chuchotement en cascade, cette lancinante plainte ? Sa sœur sanglotait parfois dans sa chambre. Mais le timbre n’était pas celui d’Élise. La tête enfouie dans le coussin, il tend une oreille de verre. Il est aux aguets comme un oiseau rapace qui défend ses petits. C’est un monde qui pleure. C’est le vent qui siffle dans les branches. Ses entrailles brûlent. Ce sont des millions de créatures charmantes qui courent au plafond. On lui apprendra plus tard que maman ne pleurait pas ce soir-là, que ses soupirs étaient ceux de la « joie » dans les bras de il padre. L’enfant ne savait pas de quoi il s’agissait. Il n’a jamais surpris ses parents au lit. Il n’y allait jamais, dans leur chambre à coucher. Territoire interdit. Ce soir-là, il a vomi tout son dîner. Il n’osa pas se manifester. L’odeur était infecte. Il dormit sur le tapis, à côté du lit. Quand les spasmes l’ont emporté, il s’est trouvé sur le point de faire le dernier couac.
Une chambre pour quelques heures, dit le jeune homme à la demoiselle de la réception. Elle les regarde d’un air entendu, fait glisser son doigt sur la page d’un registre, tend la clé en souriant. L’amie défait ses cheveux et pose son soutien-gorge sur le dossier d’une chaise. Ils se baignent dans un long baiser gourmand. Elle s’allonge à côté de lui.
Tu entends ?
Oui, c’est un couple !
Elle lui griffe la peau du dos. Il sent qu’elle tend l’oreille. Les geignements se font de plus en plus nets dans la chambre voisine. Il écoute en retenant son souffle. Les muscles sont tendus sur le visage qu’il aime. Le rythme de l’autre chambre les fascine, oui, il stimule leur imagination. Les ahans redoublent d’intensité. On dirait que la femme va s’enfuir par les toits. Un cri interminable monte le long des cloisons. La nuque raidie par l’émotion qui ressemble à un vertige, il mordille le petit sexe viril d’Estelle. Il adore le goût de cette fleur mouillée qu’il fixe avec effroi. Il l’aime de toutes ses forces. Il voit dans le miroir du motel anonyme les deux corps qui ondulent. Les souffles s’allongent. La mélodie de ses doigts la fait tanguer. Si le chant des sirènes fut si beau, c’est que les sons aigus, perçants, émis par l’autre voix lui ont donné l’ampleur des grandes orgues de l’univers. On parle de voyeurisme lorsqu’on écarte fébrilement les rideaux pour scruter la scène interdite, mais quel mot pourrait exprimer la tension d’un individu aux aguets et le frisson qui le parcourt quand les éléments sensoriels de l’oreille interne sont stimulés par certaines ondes, certaines fréquences ? Ce frisson qui nous parcourt quand les modulations de la trompette en sourdine, entre les glissandos des guitares blues et les vocalises éperdues de l’harmonica… quand ces modulations imitent le cri animal ou la voix humaine par des ronchonnements, des grognements de mâle ébloui, des feulements, des ahans de femme chavirée.
Quand Snopes et Fonzo (dans « Sanctuaire ») arrivent à Memphis, où ils se rendent pour suivre un cours de coiffure, ils échouent dans un petit hôtel tenu par une dame aux bruyantes flatuosités. On entend aussitôt une voix de femme derrière une porte. Des rumeurs leur parviennent quand ils se couchent : bruissements de soie et murmures haletants. Une porte claque. Quelqu’un monte l’escalier. À l’affût, aux aguets, Fonzo se redresse, l’oreille prêtée, tendue, « écoutant les chuchotements et les froufrous soyeux qui filtrent à travers les murs ». Ces deux personnages secondaires ne se doutent pas qu’ils sont tombés dans un claque. C’est avec eux que le lecteur pénètre dans un lieu à la fois inquiétant et drolatique, où des talons furtifs heurtent les lamelles du plancher, où un piano mécanique joue dans une pièce du rez-de-chaussée, où l’on croise des filles en petite tenue, où l’on découvre une combinaison de femme sous le lavabo en rentrant du cours de coiffure… Ce sont les froufrous, les rires étouffés, les grognements et les murmures, les halètements et les voix, les feulements et les soupirs que Faulkner fait entendre sur le plateau de son théâtre de la cruauté, car ces bruits annoncent la scène interdite, à laquelle sera convié le lecteur par le truchement de Miss Reba, l’adipeuse patronne qui s’échine « à diriger une maison respectable après avoir géré un stand de tir pendant vingt ans », et qui racontera à ses amies, après l’enterrement de Red, le surmâle, comment Popeye réalisait ses fantasmes de gringalet impuissant en regardant l’autre (le surmâle) tringler l’étudiante séquestrée. « Ils étaient tous deux nus comme des vers et Popeye, penché par-dessus le pied du lit, sans avoir même enlevé son chapeau, faisait comme une espèce de hennissement ». À ce stade du récit, le lecteur ne connaît pas encore toute la vérité. Il devra attendre la scène du tribunal pour savoir ce qui s’est vraiment passé le jour du drame, dans la ferme délabrée des trafiquants de whisky. Le district attorney présente alors la pièce à conviction, un épi de maïs qu’on dirait trempé dans de la peinture brun foncé. L’objet dont se servit Popeye pour violer la fille du juge Drake.
Je me demande si, avant de voir le serpent qui lui adressa la parole, la femme du jardin en Éden n’a pas perçu un bruissement dans les herbes, les branches, les cosses, les feuilles… une sorte de chuintement sur les pierres ou le sable. Avant d’être séduite puis hypnotisée, peut-être Ève a-t-elle pressenti quelque chose, car l’oreille, aussi fine, tendue soit-elle, n’est jamais sûre de bien entendre.
Antonin Moeri