Pico

 

 

Ile de Pico, samedi 21 février 2009

Aujourd’hui la mer écumante sous un ciel bleu m’invite à reprendre ma chasse aux sons, à travers les champs de pierres, les unes sèches et fiables, les autres humidifiées par les embruns, que mes pieds s’activent à éviter. Mes trajets erratiques dans ce labyrinthe de formes et de matières figées suivent crêtes ou vallées de roches. Ils se décident à chaque pas, selon la diversification des configurations géologiques et de l’effort qu’exige l’obstacle dressé devant soi.
La chasse aux sons commence : venus apparemment de nulle part, incidents ou entretenus, les sons transitent puis s’évanouissent sans donner prise sur eux au-delà de leur durée propre. Portés par l’air qu’ils mettent en mouvement, ils s’insinuent par ondes et courbures dans le volume du monde, informent l’oreille des bruits les plus ténus, en toile de fond des réalités mouvantes qu’ils rendent audibles et prédisposent à l’information, à l’émotion ou à la réflexion. Inexistants l’instant d’avant leur attaque, ils n’ont qu’une pure existence potentielle dans les corps vibrants en attente de contact, aussi infime soit-il. Quel est leur mode d’existence, au-delà de ce que les acousticiens peuvent en dire ? Sont-ils tributaires de causes et d’origines plus ou moins repérables ? Procèdent-ils d’un dedans ou d’un dehors, des deux à la fois ou successivement ? Nos oreilles sont-elles de simples entonnoirs à sons ?
Peut-on penser le sonore, réfléchir à partir de lui et au-delà de sa perception, de son immatérialité ? Il ne se contemple pas ; il s’engouffre, viole sans qu’on puisse totalement s’en protéger. Si l’œil guide dans le monde, l’oreille introduit en soi-même le monde.
Parvenu dans un site acoustiquement prometteur, me revoilà en compagnie des crabes. Fort difficiles à surprendre du regard, ils parsèment souvent les bons lieux de résonance marine. Comme eux je cherche la bonne paroi, le bon perchoir, là où le vent accroche le moins, où l’écume ne recouvre pas l’ensemble du spectre sonore de ses vacarmes aigus. Ils sont déjà en fuite avant même que je ne les aie aperçus. Serait-ce mon côté prétendument "cancer" qui m’attire dans leurs recoins aux sonorités si particulières ? Ressentent-ils en leurs manières l’effet de remplissement du temps qu’induit le choc des vagues en battements persistants contre les tensions ignées du basalte ? Y trouvent-ils une satisfaction tout à la fois sonore et tellurique ?
Les hasards de mes errances acoustiques dans les basaltes côtiers m’amènent vers des lieux à trous, où mes oreilles tentent de discerner le lieu précis des chocs de l’eau contre la pierre. La joue ou la main capte l’air chassé avec violence hors des bouches à mer ; elles précèdent l’ouïe, pendant que l’œil suit comme il peut la complexité tempétueuse des mouvements marins alentour. Mon imaginaire trace par voie sonore la configuration géographique supputée à l’origine de certains sons peu à peu isolés. Je me figure le trajet partiellement invisible, souvent sous-marin, des eaux projetées à grande vitesse contre des reliefs accidentés, où elles se fracassent en gerbes d’écume verticales.
Leur capacité de précipitation persiste à me surprendre, au même titre que la surdité sèchement profonde de leurs coups. Le grain de leur attaque reste partiellement dissimulé, perçu de façon uniquement diffuse. Les timbres aquatiques s’avèrent plutôt difficiles à repérer. Furtifs, puissants, ils éveillent une antique sensation de creux, celle peut-être de la caverne maternelle où nous avons tous niché. J’aime leurs basses super graves, impressionnantes en leur discrétion même, quoique parfois douloureuses au tympan. Leur gravité sature les microphones même ouverts au minimum. Elle m’égare dans l’incertitude des lieux où s’opèrent réellement les plus sourdes attaques.
Ancien organiste en mal d’instrument à large diffusion spatiale, je me plais au lourd grondement des masses déferlantes, au mélange de leurs fracas sourds, aux griffures plus aiguës que font entendre, telles les mixtures d’un orgue cosmique à rangs multipliés, les écumes à l’assaut des pierres. L’entaille basaltique au-dessus de laquelle je suis arc-bouté part loin sous les rocs malmenés d’abord par le feu, puis par des effondrements successifs, en même temps qu’une houle violente les frappe et les creuse inlassablement. Je ne vois pas la mer qui gronde derrière eux, sinon par les giclées que la roche leur concède avec une violence décuplée par la minceur des fentes.

 

Jean-Luc Bourgeois