[…] J’ai souffert au fond de moi, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et les angoisses de tous les temps. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu’ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n’a jamais dit – c’est de tout cela que s’est formée la conscience sensible avec laquelle j’ai marché, cette nuit-là, Et ce qui a surpris chacun des amants chez l’autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l’enfant qu’elle n’a jamais eu, ce qui n’a eu de forme que dans un sourire ou une certaine occasion, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué à cet instant-là – tout cela, durant ma promenade a marché à mes côtés et s’en est revenu avec moi.
Combien de larmes pleurées par ceux qui réussissaient ! Et tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, est devenu pour moi le secret de la nuit et la confidence de l’abîme. Que nous sommes nombreux à vivre, nombreux à nous leurrer ! Ce que l’on a perdu, ce que l’on aurait dû vouloir, ce que l’on a obtenu et gagné par erreur ; ce que nous avons aimé pour le perdre ensuite, en constatant alors, après l’avoir perdu et aimé pour cela même, que tout d’abord nous ne l’aimions pas ; ce que nous nous imaginions penser, alors que nous sentions ; ce qui était un souvenir, alors que nous croyions à une émotion.
Qui sait seulement ce qu’il pense, ou ce qu’il désire ? Qui sait ce qu’il est pour lui-même ? Combien de choses nous sont suggérées par la musique, et nous séduisent parce qu’elles ne peuvent exister ! La nuit évoque en nous le souvenir de tant de choses que nous pleurons, alors qu’elles n’ont jamais été ! Telle une voix s’élevant de cette paix de tout son long étendue, l’on perçoit une salivation audible, là-bas sur le rivage invisible.
Combien je meurs si je sens pour toute chose ! Et combien je sens lorsque j’erre ainsi humain et incorporel, le cœur immobile !
[…] Les angoisses de tous les temps ont longé le bord sonore de l’océan. Ce que les hommes ont voulu
sans le réaliser, conscience cette nuit-là, au bord de la mer. Cela, au bord de la mer, a marché et les vagues torsadaient d’un mouvement grandiose l’accompagnement qui faisait dormir tout cela.
Le bruit des vagues, la nuit, est celui de la nuit même ; et combien l’ont entendu retentir avec un bruit sourd d’écume résonnant dans les profondeurs ! Cela, au bord de la mer, est devenu le secret de la nuit et la confidence de l’abîme. Quelles mers résonnent, dans cette nuit d’exister, sur ces plages envahies par l’émotion ! Erreur ; l’océan tout entier arrivant, frais et sonore, du vaste fond de la nuit tout entière, écumait délicatement sur la grève, tandis que se déroulait la mer…
Telle une voix s’élevant de cette paix de tout son long étendue, l’enroulement des vagues explose et refroidit, là-bas sur le rivage invisible.
Immobile le rivage - et tout l’océan de tout, dans cette nuit vient briser ses hautes vagues pour refroidir ensuite, moqueur, au bord de la mer…
Comparaison n’est pas raison mais essayons.
Supposons une pièce musicale en un mouvement, pour un violon et un hautbois, de forme sonate, au sens classique du terme. La forme en question, pour le dire très approximativement, met en présence, ce qu’on appelle deux thèmes, deux « sujets », si l’on veut, distincts mais accordés.
Dans le texte de Pessoa, il s’agit bien sûr de la mer et de l’homme.
Supposons (ce qui, à ma connaissance, n’existe pas dans le répertoire musical), que seul le hautbois joue le thème de la mer, et seul le violon celui de l’être humain.
On entendra davantage de mesures confiées au violon, mais le son du hautbois s’entend du début à la fin du morceau. Souvent, une phrase entamée par l’un des deux compères est poursuivie et amenée à son terme par l’autre. Le modèle est posé dès la première phrase, où le hautbois chante : «… [longé] le bord sonore de l’océan », alors que se tait le violon.
Supposons enfin que je « colle » bout à bout les interventions du violon ; j’obtiens, en modifiant uniquement la ponctuation, un Pessoa sans la mer, un solo d’une très grande beauté. Le même phénomène se produit avec le « collage » des interventions du hautbois : le poème La nuit, la mer sans moi, sans nous
Ce sont des poèmes écrits-pas écrits par Pessoa. C’est une contradiction, qui s’ajoute à celle qui est la caractéristique sémantique et structurale du poème, son « sujet » profond. Mais l’inconscient, que me semble être ici la mer, ignore précisément le principe de non-contradiction.
L’innovation majeure de Pessoa, par rapport au modèle traditionnel du thème Homme/Mer est de faire des deux, à la limite, un seul être. Le moi, et son discours, qui tentent d’être rationnels, sont poreux, perméables, infiltrés par lamer, qui les nie et les ballotte.
Philippe Renaud