Biographies

 

 

J'aime les biographies et j'ai fait le projet, dans ce café où je m'adonne à des liquides choisis, de rêver la mienne, moi comme quelqu'un d'autre, ou peut-être plusieurs autres, beaucoup d'autres. Ma vie a eu lieu malgré tout. Il y a des événements que l'on peut dater. J'étais typographe à dix-neuf ans, sud-africain avant, parlant l'anglais comme une deuxième langue, mais pas maternelle, non. Les années suivantes m'ont vu journaliste, puis traducteur, travaillant pour diverses maisons, employé de commerce.
A trente-trois ans j'ai lancé une maison d’édition avec des amis, qui a publié mes poèmes anglais. J'ai revécu avec ma maman de trente-deux à trente-sept ans quand elle est revenue d'Afrique du Sud, jusqu'à ce qu'elle meure, puis ma sœur et mon beau-frère m'ont accueilli chez eux. Voilà des faits.
Il ne saurait être question par contre de retenir les miroirs et les mirages du passé. Je renverrai donc dans leurs limbes ces silhouettes de mes six ans, par exemple, qui reviennent encore hanter mes rêves, qui sont mes premiers amis imaginaires, le Capitaine Thibault et son rival, le Chevalier du Pas, pour qui j’écrivais les lettres qu’il m’adressait, et dont l’apparence, pas tout à fait floue, continue de faire la conquête de cette part de ma tendresse qui confine à la nostalgie. Mon séjour en Afrique du Sud, près du consul qui faisait à ma mère un enfant après l'autre, à cinq reprises, je l'oublierai aussi car ma vie n'a commencé, je veux le croire, qu'avec la patrie de ma langue.
Comme nous le savons tous, même quand nous agissons sans le savoir, la vie est absolument irréelle dans sa réalité directe : les champs, les villes, les idées, sont des choses totalement fictives, nées de notre sensation complexe de nous-mêmes. J'avais dix-sept, dix-huit ans, j'étais de retour dans ma ville, ces deux ou trois kilomètres carrés qui n'existent pas, ou à l'intérieur de moi-même seulement, occupant des chambres meublées, puis habitant chez ma grand-mère folle et radoteuse, depuis chez qui j'écrivais à d'anciens professeurs d'Afrique du Sud des lettres qui leur faisaient croire que j'étais un psychiatre chargé de me soigner. Pour établir un diagnostic, prétendais-je, il me fallait leur avis sur l’état mental de celui qu'ils avaient connu. C'est que je doutais de ma personne et de ma raison, à preuve qu'un rapport psychiatrique fut ensuite rédigé, par moi, sous le nom d’un médecin français, qui me décrivait comme un névropathe en miniature gonflé de rage impulsive et presque haineuse et de beaucoup de peur.
Revenons aux faits. Cette ville qu'a fondée Ulysse, dans laquelle je suis revenu à dix-sept ans. Je ne l'ai plus quittée, déambulant entre la place São Carlos, lieu de ma naissance, et l’hôpital Saint-Louis des Français où on me mènera quand il faudra, quand les liquides m'auront rongé le foie, trois kilomètres carrés le long du fleuve, du château São Jorge et de la place du Figuier, à l’est, au port d’Alcantara, à l’ouest. La place du Commerce, Terreiro de Paço, devant le Tage, et le café Martinho da Arcada. Le Chiado. Le Bairro Alto. Le café Brasileira.
Ce sont ces lieux qui ont inspiré mon livre, seul livre publié, sur l'histoire de mon pays et sur Ulysse, le fondateur de ma ville, ce poème-recueil héraldico-épique qui a reçu un « prix de consolation ». Mais je n'irai pas le chercher. Non que j'en aie honte, honte de quoi ? Il s'agit au contraire d'une mesure tout à fait réfléchie de désaccord contre la censure dans ce pays, à ce moment-ci de son histoire.
De ces protestations, de ces preuves de ma liberté de pensée et de ton, ma biographie pourrait en révéler beaucoup, montrant ainsi ce qui est, montrant que je ne suis pas mais que je suis quand même, malgré le peu d'éléments de ma vie, que je suis exceptionnel, que j'ai toujours voulu l'être même s'ils ne comprenaient pas, même si maintenant encore, quand on me voit passer, on me trouve probablement terne, effacé, un petit employé de bureau pauvre qui rentre du travail, qui va au café et absorbe des quantités de liquides. Personne ne me regarde, personne ne me connaît. Je passe, les yeux baissés, méditatif ou déprimé, ou au contraire très exalté à l'intérieur, je vais rejoindre mes amis dans des salles enfumées, pour de longues discussions qui nous baladent des gouvernements passés aux futurs mouvements d'avant-garde.
Certains ont lu des textes que ma main a écrits mais qui ne sont pas signés de moi, qui ne sont pas de moi. D'autres ont vu mon nom de personne dans des journaux, dans des revues littéraires, sous des poèmes, des articles politiques et économiques, des manifestes futuristes. La littérature tout entière est un effort pour rendre la vie bien réelle. La mienne a toujours voulu peser de tout son poids de plume sur mon temps, mon pays, mon monde. Elle ne craint pas de provoquer la polémique ou de pousser la satire, quels que soient les sujets traités, qui d'ailleurs importent peu. Ne s'agit-il pas toujours finalement des mêmes questions ? Quand nous éveillerons-nous à la juste notion que politique, religion et vie en société ne sont que des degrés inférieurs et plébéiens de l'esthétique — l'esthétique de ceux qui ne sont pas capables d'en avoir une ? Ce n'est que lorsqu'une humanité libérée des préjugés de la sincérité et de la cohérence aura habitué ses sensations à vivre indépendantes, qu'on pourra atteindre, dans la vie, un semblant de beauté, d'élégance et de sincérité. 
Quand parfois dans les débits de boisson ou dans les revues, je proclame ces idées, on se demande si je suis sérieux ou simplement provocateur, qui sait ? dans la discussion, croyant ce que je veux dire et n'y croyant pas, ou plus, un moment après, seul et entouré, dans la parole, la langue, les cafés, les amis, les liquides. Je ne réponds pas à cette question, ou sinon de manière biaisée, en exposant une vérité inéluctable que beaucoup ignorent et qui est pourtant essentielle. Des convictions profondes, seuls en ont les êtres superficiels. Ceux qui ne font pas attention aux choses, ne les voient guère que pour ne pas s'y cogner, ceux-là sont toujours du même avis, ils sont tout d'une pièce et cohérents. Moi au contraire je suis divers.
Parfois je ne suis pas, je ne suis rien. Puis je me trouve dans les problèmes diplomatiques, économiques, esthétiques, défendant l'esclavage ou la dictature, attaquant les idées reçues, m'occupant de tous les domaines d'intérêt général, prêt à bâtir le cinquième Empire national et à révolutionner l'art moderne, changeant sans cesse, diversement autre d’un moi dont je ne sais s’il existe (ni s’il est ces autres). J’éprouve des croyances que je n’ai pas. Elles sont la beauté, l'élégance et la sincérité des heures où j'écris, debout toujours, avant que les textes ne rejoignent le ventre de la malle, commencés dans l'abattement ou l'excitation, et pas souvent finis.
Mais ceux qui sont publiés portent. J'en veux pour preuve que quand j'ai eu trente-neuf ans, on m'a appelé le maître de la génération moderniste dans une revue, là où est ma place. C'est là que je publie depuis toujours, depuis que j'ai quinze ans, dans les revues. Les revues sont mes espaces, mes maisons, mes villes. A vingt-sept ans j'en ai créé une qui a duré deux numéros. C'est aux revues que je pense souvent quand vous me voyez passer vers les liquides, le travail terminé, vers les cafés, les amis, les discussions ou la terrible solitude, l'errance dans les deux ou trois kilomètres carrés qui sont mon espace et mon temps. C'est par les revues que nous existons, moi et tous les autres, mon maître païen, mon double, ses disciples, celui qui me ressemble, l'intranquille, ceux qui vont seuls dans leurs voies, leurs chemins, en attendant que tout finisse, prenne forme, surgisse, que tout s'organise, que l'œuvre remplace la vie, ce vide, cette absence, ce rien. Pour qui ?
Mon père, le critique musical, mort quand j'avais cinq ans ? Mon frère, mort quand j'avais six ans ? Ma grand-mère folle ? Ma mère qui s'était remariée par petites annonces en Afrique du Sud ? Mes cinq demi-frères et sœurs, deux d'entre elles mortes de maladies infantiles ? Ce n'est pas moi qui les ai tués, je ne suis pas responsable. Ils se moquaient de moi, me raillaient, ne me croyaient pas. Ils ne faisaient rien pour analyser le désir qui mène quelqu'un à vouloir être extraordinaire. Ils ne pouvaient pas comprendre qu'entre être et désirer être extraordinaire il n'y avait que la différence de conscience qui s'ajoute au fait de vouloir être soi-même extraordinaire. Ils étaient ensemble, ma mère et son nouveau mari, le consul, leurs enfants qui ne cessaient de naître. Moi j'étais avec mon père mort, mon frère mort, ma mère morte mais qui ne le savait pas, avec le Chevalier du Pas et son rival, le Capitaine Thibault.
Enfant, j'avais déjà tendance à créer autour de moi un monde fictif, à m'entourer d'amis et de connaissances qui n'avaient jamais existé. Il y avait eu Jean Seul, héraut de l’extrême solitude. Il y avait eu Alexander Search, l'ami imaginaire de mon adolescence, né le même jour que moi, au destin inverse du mien, qui parlait ma langue alors que je parlais la sienne, qui était dans mon pays alors que j'étais dans le sien. Je l'ai finalement rejoint, cette conscience nostalgique d’une pureté perdue, lui et son frère imaginaire de deux ans notre aîné, traducteur comme je le deviendrais, n'existant pas plus et existant quand même.
Mais je ne suis pas fou. Parfois je me manque, seul. D'autres fois je me nie, je me contredis, je me conteste, et alors j'existe. Parfois je ne suis pas, absorbé dans le néant. Ou alors je suis d'autres, dans les phrases, les biographies, celles des autres, la mienne.
La plupart des gens souffrent de cette infirmité de ne pas savoir dire ce qu'ils voient ou ce qu’ils pensent. Je peux au contraire me diagnostiquer parfaitement, expliquer la tendance profondément hystérique qui existe chez moi. Je ne sais si je suis simplement hystérique, ou bien plutôt un hystéro-neurasthénique. Je penche vers cette deuxième hypothèse, parce que je connais des manifestations d’aboulie que l’hystérie proprement dite ne compte pas au nombre de ses symptômes.
Aboulie et hystérie se succédant, le mouvement d'ascension et de descente ne cesse plus depuis qu'il a commencé, les abattements profonds puis les exaltations, les dépressions puis les manies, l'apathie et l'impétuosité. Alors, des textes sont rédigés en plusieurs langues, des contacts noués avec l'avant-garde, je suis créateur et chef de file de mouvements littéraires, le paulisme, l'intersectionnisme, le sensationnisme, je suis extraordinaire, je suis exceptionnel, et à un de ces moments, mon maître païen a surgi en moi, que j'ai ajusté à moi-même, celui dont la naissance déclencha celle de tous les autres par dérivation horizontale ou verticale, qui me montra la voie. Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrai en connaître d'autres comme celui-là. Ensuite vinrent mon double, ses disciples, celui qui me ressemble, l'intranquille, puis quatre-vingt-quatre écrivains, toute la littérature, et bien d'autres personnes, toutes en moi, mes images. Je suis comme une salle peuplée d’innombrables et fantastiques miroirs, qui gauchissent en reflets mensongers une seule réalité antérieure, qui ne se trouve en aucun d’eux, et pourtant se trouve en tous.
Ils m'ont quitté parfois, sont partis pendant dix ans avant de revenir, quand l'hypomanie est revenue. C'était le moment où le frère de mon beau-père qui m'avait introduit dans les cercles littéraires de Lisbonne mourait, où l'état de ma mère agonisante empirait. Elle ignorait qu'elle était déjà morte depuis longtemps, avec mon père mort, même si elle avait cru lui survivre pendant trente-cinq ans. Mais parce qu'elle l'ignorait, en mourant une deuxième fois, elle faisait mourir mon père, mon frère, et en même temps les autres sont revenus, une nouvelle fois et pour toujours, mon maître, mon double, ses disciples, celui qui me ressemble, l'intranquille. Tous ensemble, nous sommes entrés dans des revues littéraires, même si pour moi, écrire c’est m’abaisser ; mais je ne puis m’en empêcher. Ecrire, c’est comme la drogue qui me répugne et que je prends quand même, le vice que je méprise et dans lequel je vis.
Car ma manie est l'écriture, mon moi est un oxymore. Ma biographie est fade, ou elle est toute la littérature. Je suis personne. Une polyphonie contre le vide et la mort, une interrogation peuplée de voix. Un universel, la langue qui est la vie. J’écris en me berçant, comme une mère folle berçant son enfant mort.

 

Alain Bagnoud