
Vieil Océan, je te salue dans la première strophe de ma double et bifide paraphrase ! Je chante le poète qui le premier cessa de te comparer au cœur des hommes, et de se demander pour la millième fois qui est, de toi et de ces cœurs et âmes, le plus profond, le plus mys-té-ri-eux ; qui n’a pas l’insolence de te réduire à la taille d’un « miroir » de son être intérieur ! Ce poète sagace sait que tu composes les trois quarts de notre planète cocasse, mais splendide, et que le corps cramé des morts n’est que trois livres de poussière, le poids perdu étant de l’eau salée, je veux dire ton eau, toi en tes multiples personnes occupant et parcourant avec l’homme et le frère du rhinolophe le quart restant du globe terraqué ! Je salue le natif de Lisbonne qui t’entend résonner au fond de lui ; qui sait que si la terre était une orange, quoique bleue de ton bleu, son esprit d’homme aurait moins d’épaisseur que l’écorce odorante, et que toute la masse comestible n’est autre que toi. Ô pulpe aux vingt cloisons de soie, tu es bien plus volumineuse et lourde et précieuse que l’écorce, j’en conviens ; mais c’est l’écorce qui te limite et longe les rivages de ton jus épais provocant chez certains une salivation audible, et t’impose la sphéricité, qui est la perfection selon les philosophes.
Vieillard dont la barbe s’écoule en quatre fleuves, tes siècles en nombre impossible à imaginer t’ont si bien décervelé que tu es devenu le Grand inconscient. Tu ignores non seulement ce que tu es, mais ce que tu es pour toi-même, et cette proposition même est pareille, si on pouvait se les représenter, à des millions d’abîmes informes s’engendrant les uns les autres. Tes vagues s’affrontent comme les bois sonores de cerfs en rut, montent pour mieux s’écraser en cascadantes chutes, creusent des abîmes en se soulevant avec rage contre le Ciel ; c’est toi-même en vérité te contrariant sans cesse, traversé dans ta profondeur de courants invisibles, ceux-ci rapides et glacials, ceux-là chauds s’écoulant comme le Don paisible. Ainsi se comporte le poète que tu habites, qui n’est pas un mais plusieurs, et qui dans la vague d’une seule parole infirme son affirmation.
Ô vieillard enfantin, nouveau-né millénaire, qui à ton âge ignores le langage ! Tu aboies comme les chiens de Scylla, ou de Charybde, je ne sais ; comme un bélier frappant en cadence, mû par cent guerriers qui te font aller et venir comme le ressac contre des châteaux de sable, tu ébranles du dedans l’espace intérieur propre à l’homme, avec un bruit d’écume résonnant dans ses profondeurs. Océan du dedans, personne ne peut te voir dans sa nuit intérieure ; mais tes soutenables assauts sonores arrachent à tes victimes des cris articulés, les parois de leur bouche et la muqueuse de leur langue ruisselant d’une salive qui n’est autre que ta membrane liquide. C’est dans cette grotte marine bordée de ton écume que leur langue, vague ondulante, agitée, allant et venant à l’image des tiennes, se repliant en boucle sur son trajet humide, puise un sens toujours recommencé, toujours nié, à la considérable idiotie du magma que tu es ! Car l’homme, qui acquiert cette pratique en avançant en âge, apprend du même coup à t’empêcher de le noyer, à te tenir en lisière, à marcher la nuit sur tes plages.
Vieillard immémorieux, on dit que tu ignores le temps ! Que dans ton minuscule cerveau reptilien, les époques successives tournent ensemble comme les rayons de la roue des existences, au diamètre aussi grand que celui de ta sphéricité. Tu l’ignores, mais sur tes plages au sable couleur de basalte, une Personne marche, accompagnée par la conscience qu’elle a des aspirations des époques révolues et des angoisses de tous les temps, de toutes les femmes et de tous les hommes. Cette personne mâle est née à Lisbonne, sur la rive orientale du vieil Atlantique léchant frais et sonore les plages de Montevideo la coquette, où vint au monde Maldoror entre les bras, si je l’en crois, de la surdité.
Assez pour toi ! Je te montre un dos muet, puisque les strophes précédentes ont établi que tu ne comprends pas les paroles qui pourtant sont nées des écumes vaginales et séminales de ton audible salivation. C’est aux humains que je vais dire le nom de l’homme qui longe de nuit tes changeantes limites : il se nomme Pessoa, ce qui signifie modestement : Quelqu’un, n’importe qui. Sa généalogie comprend un ancêtre latin, le mot persona; chose qui me stupéfie, ce mot désignait, dans un ordre plein de sens : un masque de théâtre, un acteur, un rôle, et pour finir, une créature humaine quelconque. Et encore, j’allais l’oublier, une statue, que je souhaite en bronze et parfaitement creuse et fêlée, comme le Dieu de Jean Genet ; cette Persona-Pessoa est une hydre marine aux trois ou même quatre masques qui se contredisent, l’un niant ce que l’autre affirme avant même qu’il ait fini de saliver sa phrase.
Je te salue, grand Pessoa ! Le premier tu cessas de réciter que l’Océan était le miroir de l’espace intérieur de l’homme ; tu nous enseignas que cette masse de nuit liquide d’un poids calculable nous contenait, tout en étant en nous ; masse que mon ancêtre Sigmund le Viennois, le premier nomma l’Inconscient ! Je te salue, vieil Inconscient, poulpe au regard hypocrite de soie !
Écrit en collaboration par Lautréamont (« Invocation à l’Océan », premier des Chants de Maldoror), Fernando Pessoa et Philippe Renaud.
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