Limbes

 

 

Elles sont déjà là, fringantes, dans leurs robes blanches fraîchement repassées, leurs pieds faisant crisser le gravier, gainés de chaussures vernies. C’est une fraîche matinée de printemps et le soleil s’écrase en bulles mouvantes sur l’herbe du jardin.
Elles attendent, impatientes, que tout ce petit monde soit réuni pour partir enfin. Ce sera une messe solennelle, un jour de Pâque ou de baptême. Leurs jambes dures piétinent. Les aïeules sortiront les dernières, leur arrivée ayant été précédée par le ballet des filles et des belles filles, jusqu’à ce qu’enfin elles parviennent sur le seuil, imposantes, matrones matriarcales dans leurs habits du dimanche, avec le petit sac à main noir inévitable en une pareille occasion : noir, pour aller avec tout, petit, mais enserrant inéluctablement un grand mouchoir repassé et plié, imprégné de lavande, un chapelet dans sa boîte cylindrique, un porte-monnaie pour l’argent de la quête, un nécessaire de couture en cas d’urgence, parfois quelques bonbons à la menthe. Elles sortent donc, leur immense poitrine en avant, sur laquelle si souvent vinrent se coucher les chats, sentant bon l’eau de Cologne après une minutieuse toilette dominicale, ayant emboîté le pas de leurs freluquets de maris, des fils et des beaux-fils, moins solennels qu’elles, dont la sortie est en soi un événement…
C’est un printemps d’enfance, en matinée : une journée limpide et univoque. Il n’existe aucune distance entre le ciel bleu, le tilleul, l’attente de la messe et toi, point d’arrière pensée, de souvenir nauséeux, d’expectative. Tout est là, offert dans l’instant, absolu, c’est pourquoi tant d’impatience, pour passer à une autre image, parfaite elle aussi, absorbant totalement l’épisode suivant où vous partirez en vous répartissant entre les différentes voitures, les cousines voulant rester ensemble, dans leur robe blanche, leurs souliers vernis déjà un peu ternis par la poussière du gravier qu’elles ont si sauvagement raclé, leurs mères les ayant réprimandé par principe ou par précaution.
Plus tard, la messe. Les statues de la Vierge. Le crucifix n’en finissant pas de fixer les pêcheurs de son regard de pierre. La communion. Mais avant, le tintement des clochettes, le moment où il faut baisser les yeux, où chaque tête levée est signe d’arrogance, où tu cherches à deviner ce qui pourrait bien imposer une telle humilité… Le Christ est là, tu l’imagines volant au ras des têtes, drapé de fines bandelettes blanches qui flottent derrière lui, comme un grand oiseau maigre et humain, avec ses yeux humides de pleurs – lui, si triste à cause de vos péchés.
Tu as grandi avec la culpabilité.
Tête recourbée, d’une seule voix, le grand corps des pénitents se frappe le cœur… ma faute, ma très grande faute… Quand donc auras-tu fini d’implorer le ciel, à genoux, éternelle pécheresse devant Dieu et les hommes, n’en finissant plus de marteler ce corps infiniment coupable et repoussant – ce corps qui aime le plaisir furtif des caresses écourtées. Ce corps qui aurait pu être d’un autre sexe, longtemps – pour cela – refusé, caché, garrotté. Son sang qui coule, chaque mois, comme une idée récurrente de sa féminité tant détestée, une preuve, s’il en fallait, qu'il ne t’a pas attendue pour grandir seul, se développer à ton insu, prendre tant d’importance que ce n’est qu’en lui que tu pourras t’atteindre et te tuer à petits coups de jouissance, de drogue, de suicide, de blessure… à jamais là, malgré toi, malgré ton regard ironique sur lui, ridicule, boiteux, désireux au-delà de ta volonté. Tuer, fois après fois, les enfants qu’il t’a donnés et qui ont repoussé les parois de ton ventre, l’emplissant de cette eau sanguinolente que tu exécrais – l’emplissant d’une vie coupable et vivante alors que ton royaume c’était la mort. Tu l’aurais frappé à coups de couteau le premier qui est venu l’habiter. T’a rendue malade comme une chienne dans la chaleur de l’Espagne. Vautrée sur le siège de la voiture, à midi, en Castille.
Alors, loin, l’image de la petite fille en robe de dimanche, dans le jardin, avec ses cousines. Loin, les pouliches fringantes en chaussures noires, vernies, attendant parents et grands-parents dans une cour, les graviers et le grand tilleul sous lequel vous officiez vos repas de famille, les jours d’été. Vous aviez la gaieté et la bonne conscience pour vous. Pas de problème dans votre famille. Les robes blanches le prouvaient, d’ailleurs; tout allait bien pour vous et quand tu revenais de l’école, tu grimpais les escaliers quatre à quatre, avec la joie des bonnes notes à annoncer.
Bonne conscience, mérite, honnêteté, humilité : tu n’as plus jamais été à la hauteur des devises de la famille.
Un jour, des années plus tard, t’est revenue l’idée de ton fils mort très tôt – pourquoi t’a-t-elle assaillie ? – qui serait maintenant un adolescent : ton fils refusé dans la violence d’un acte inaugural, prolongé, par d’autres semblables hélas, mais moins sanglants, aseptisés, blancs et luisants comme le carrelage des hôpitaux propres où ils se déroulaient… ces enfants à peine germés, dont tu te figurais vaguement une structure en flageolet arrachée de ton ventre dans une débâcle de glaire et de fibres blanches vous retenant encore l’un à l’autre, toi l’expulsant et lui s’accrochant encore par ces filaments tendus et dérisoires. Trop douloureux ces enfantements précoces et périlleux où le corps gît sur une civière entre deux draps tirés… Le troupeau des femmes ahuries, chacune dans sa stalle, attendant, la terreur dans les yeux, que le médecin ait pratiqué l’acte criminel et répréhensible, attendant en retenant son souffle, éteignant les questions qui viennent sans queue ni tête dans un esprit coupable… femmes assises sur les bancs de l’hôpital, un jour de septembre ou d’octobre, peu importe, ce qui compte c’est que ce fut en automne et que l’un de tes petits chats mourut à ton retour et que torturée, les entrailles torturées par ce qui venait de se passer, tu allas dans la forêt, cet automne-là, enterrer ce petit chat sous un sapin, à la nuit tombante. Tu avais choisi le lieu avec acharnement comme si dans ce séjour-là résidait l’essentiel et que la joie de vivre qu’il n’avait pas eu le temps de connaître, il pourrait un peu la regagner dans les limbes des petits chats morts prématurément. Tu as regardé longuement la mousse verte et drue qui tapissait les racines du sapin et dans ce lit doux fut creusé le trou où s’engloutirait la dépouille multiple de tes disparus. Le soleil s’est couché, arrosant de rouge les sous-bois de cet automne-là. Tu as consciencieusement recouvert le corps de la terre noire et humide des sapinières, comme si sa qualité de terre terreuse enrichie des milliers d’aiguilles tombées saison après saison, était un linceul plus tendre pour le tendre chaton. Tu te souviens de cela, de ce soir-là, comme d’une conclusion inéluctable au matin froid de l’hôpital, des bancs dans le couloir où les femmes éplorées et anxieuses attendaient l’arrivée d’un médecin de campagne récalcitrant et autoritaire, qui ne pratiquerait cette intervention que contre ou en dépit de ses propres convictions et dont le ton de voix était empreint de mépris envers la bassesse de votre chair de femme.
Assises, osant à peine vous regarder mutuellement (au cas où vous vous rencontreriez un jour dans la rue, le pourpre envahissant soudain vos visages), vous laissez défiler la longue théorie des suppositions sur ce qui vous a poussées à commettre l’irréparable : une famille trop nombreuse, l’obstination d’un homme que l’on aime mieux que l’avorton, même si, ici, tête baissée, la décision paraît soudain caduque ; on ne sait plus vraiment si l’amour pour l’homme pourra jamais perdurer après ce que l’on a accordé à son bon vouloir. Ou encore la détresse, la misère.  Elles sont toutes pauvres les femmes que tu observes avec superbe et quand on demande qui passera la première, tu te présentes fièrement.
Plus tard, entre deux spasmes, de l’autre côté des rideaux, tu sens leur souffle apeuré de vaches allant à l’abattoir. Tu entends la rumeur de leurs murmures, de leurs prières, d’une dernière décision trop tard venue ; et tu respires profondément, et encore une nouvelle fois, pour ne plus sentir l’aspiration qui t’arrache les entrailles ; tu respires encore en écrasant la main de la sage-femme, cette seule main tendue que tu acceptes malgré toi car la douleur est trop forte. La douleur te tord. Tu ne savais pas, tu ne savais pas que ce serait comme ça et tu respires encore parce qu’elle te le dit, à chaque fois, après chaque respiration elle te le redit comme si sans cet ânonnement tu allais oublier d’inspirer l’air aseptisé de la pièce et mourir un peu plus. Tu vois, tu devines, tu inventes des tuyaux en plastique transparent qui déversent le fruit de tes entrailles dans des récipients de verre. Tu entends le bruit grasseyant de la succion et celui du liquide qui coule dans un système de vases communicants. Ta vie verse dans un autre ventre qui la reçoit passivement et qui t’apparaît soudain, dans la plus grande terreur. Impossible de ne pas le voir dès que tu ouvres les yeux – peut-être pour mieux respirer ou parce ton spectacle intérieur tout façonné de halètements, de battements de cœur et de bruits imprécis de femmes, le spectacle de ton cinéma intime est plus obscène et le sang y coule plus abondamment que dans ce ventre de verre. Tu imagines alors au milieu de cette viande liquéfiée, voyageant par le tuyau jusque dans l’antre réceptrice, un petit être fragile, un enfant dans une goutte de rosée. Où jettera-t-on le contenu des vases en verre ? Dans des sacs plastifiés qui iront eux-mêmes dans les grandes poubelles vertes de l’hôpital ? ou si trop liquide, directement dans une cuvette de WC au risque de les boucher si trop solide ? ou bien les entrepose-t-on dans une salle attenante, à la morgue, dans les sous-sols ombreux et chloroformés où personne ne va jamais, sauf parfois une famille pour reconnaître dans le cadavre déformé et verdâtre, un fils noyé, un père défiguré par un accident de voiture, un aïeul que l’on avait oublié, mort en maison de retraite ? Oui, dans une salle où il fait toujours froid, entreposés les uns à côté des autres avec des numéros en guise de nom – le numéro de passage de la femme dans la salle des tortures infernales – les produits récupérés de vos tortures, de votre passion, de votre travail de fausse accouchée, tout cela dans le chiffre sur la bouteille sous le regard professionnel du magasinier de l’hôpital, chargé de les revendre à des entreprises pharmaceutiques, devenant du rouge à lèvres, lui inculquant la douceur des glaires maternelles, des tissus blanchâtres et riches de vie qui auraient pu nourrir le fœtus. Du rouge à lèvres, donc, une crème réparatrice ou rien une matière filandreuse jetée dans une cuvette se déversant dans les égouts de la ville… Et toi, plus tard, passant sous les marronniers du parc municipal, longeant la rivière dépotoir où tu as toujours imaginé voir passer les excréments cachés de tes concitoyens, les guettant avec dégoût et curiosité, les guettant pourtant, et puis un jour le voir, lui, ton rejeton. Lui, emporté irrémédiablement par l’eau mais s’accrochant encore de sa chair filandreuse aux herbes du bord… Ne pouvant pas ne pas le voir, ce liquide rougeâtre dans le tuyau transparent, ne pouvant pas ne pas voir l’encolure du vase qui recueille la chair de ta chair, comme tu ne pourras plus ne pas le voir surgir des remous de cette rivière nocturne, au remugle envahissant l’été.
Enfin ce fut fini. Ne restait qu’une douleur diffuse, des contractions crispant ton ventre arraché et le lieu douloureux des plaisirs et de la mort. Allongée sur un lit étroit, recouverte d’un drap, tu attends que le risque d’une hémorragie se soit éloigné et que l’on te libère enfin pour aller tu ne sais où. C’est à ton tour alors de les entendre crier et hurler et pleurer, méchamment rabrouées, humiliées par le médecin bourreau.
C’est là seulement que tu sens la peur t’envahir, une peur démesurée du mal que tu as enduré ; tu peux enfin t’avouer ce que tu ressens au travers de la sueur des autres femmes, celles qui, à leur tour, sont couchées sur la civière et hurlent comme des égorgées et tu as très froid soudain et il te faut partir.
Ce jour-là, ils avaient commencé à mourir un à un et tu ne t’en es presque pas rendu compte : petit chat, enfant avorté et grand-mère morte, chat mort, petite mère avortée et grand enfant, chat avorté, grande mort et petite mère, tout ça, ensemble, enseveli sous un sapin, enterré avant la nuit dans ta terre fertile et sanglante. Ainsi les morts suivantes pourraient advenir, dans le secret des premières, comme si la fosse une fois ouverte le serait à jamais, sans plus d’effort, de souffrance et de peine.

 

Véronique Folmer