Nous sommes nombreux à vivre

 

 

Le sable, je l’ai balayé et j’ai poussé la porte. Le sable n’était pas dû au vent. Dans la soirée, quelqu’un était venu. J’ai jeté le sable dans le sac à sable, je suis allé à la fenêtre et j’ai vu que les oiseaux s’intéressaient à mon destin. Les oiseaux moins connus, ceux qui hantent la conserverie, mais viennent peu sur les plages. Soulevés par la curiosité ils sont venus aujourd’hui et au bout de leur curiosité, j’ai découvert le trou. Il trouait la plage. Il était sans rapport avec la nature. Quelque chose avait creusé ce trou dans le sable. Papa a dit que c’était mon crabe. Papa est parti à la conserverie. Si c’était le crabe, c’était aussi quelque chose d’autre qui avait fait le trou, une main. Une fois balayé le sable contre la porte, rempli le sac, rangé le sac, j’ai grimpé sur le lit, j’ai ouvert la fenêtre et je me suis penché pour voir.

Ce que les oiseaux ont fait durant les six heures qui ont suivi, ils ont tourné. Puis ils sont partis et ils sont revenus, et ils ont tourné encore, ils ont fait des tours avec une précision d’aile qui montrait que je ne m’étais pas trompé. La petite fille était venue. Elle était venue avec un sachet rempli d’écorces à creuser des trous, et sans que je puisse voir, elle avait creusé.

Six heures étaient passées, il était midi, l’eau d’océan approchait du trou. Assis dans le sable j’ai attendu. Puis j’ai reculé, les oiseaux sont rentrés à la conserverie. En décembre il fait nuit tôt. Papa est rentré sans bruit.

Au réveil j’ai balayé le sable, j’ai rempli le sac à sable, j’ai grimpé sur le lit. Peu après les oiseaux sont venus. Ils ont fait un tour. J’ai regardé, j’ai vu le trou. Au même endroit, devant la maison. Le crabe m’attendait. Il ne s’est pas mis de côté. Il est allé au bord du trou et a regardé dans le trou. Moi aussi j’ai regardé. La mer était basse, il était six heures. L’eau ne remplit le trou qu’à midi. Les oiseaux se sont posés. Quand je me suis levé, ils se sont levés, quand j’ai couru, ils se sont enfuis. Ils n’ont pas regagné la conserverie. Ils volaient sur ma tête quand j’ai puisé de l’eau de mer, quand j’ai porté l’eau dans le trou, quand je l’ai versée, quand le crabe dépité s’est retourné sur le dos pour la danse du crabe dépité : l’eau avait filé dans le sable sans bouleverser le trou.

Le soir papa est rentré sans bruit et pour ne pas réveiller le sommeil des oiseaux il a demandé sans bruit ce que je faisais là. J’attendais la petite fille. Il fallait bien qu’elle revienne. Le trou avait disparu. Elle allait le refaire. Mais tout devint difficile. A cause de l’eau, qui léchait les pilotis de la maison, de la nuit qui coulait du ciel et du crabe qui dormait. D’ailleurs on entendait pas, on n'y voyait goutte et l’eau était partout.

Le lendemain, le trou était là.
Et le jour d’après.

Le crabe devait me pincer à trois heures. C’était arrangé. Pour ne pas avoir mal, je me suis réveillé avant. Je l’attendais quand il a gravi la pente du lit. Il a quand même voulu pincer. Je lui ai dit qu’il ferait ça à la petite fille, pour se faire connaître. Nous sommes sortis sur la plage sans l’aide des oiseaux. Avec une écorce j’ai pellé et le trou est devenu un trou. Ensuite nous sommes retournés au lit.

Le matin j’ai balayé le sable contre la porte, j’ai rempli le sac, j’ai grimpé, ouvert la fenêtre, j’ai respiré, je me suis penché. Aussi loin que le soleil permettait de voir la plage, la plage était lisse comme une coulée de soleil. Et l’eau était rentrée dans l’océan. J’ai mis le crabe dans ma poche et nous sommes allés à la conserverie. Papa était aux machines dans le bruit et il a dit que j’allais être englouti par le vacarme si je ne rentrais pas aussitôt à la maison. Je ne l’ai pas cru, parce que c’était papa qui le disait et parce que le crabe qui avait mal aux écoutilles me pinçait la jambe. Personne n’a expliqué comment la petite fille avait fait pour faire le trou en pleine eau. Et il n’y avait pas de raisonnement. Alors ce soir-là, bien qu’il ne voulût pas faire de bruit, papa a dit très fort, il n’y a pas de petite fille et cesse de parler à ce crabe !

La fois suivante j’ai mis un oiseau Vernille sous l’oreiller. Il a chanté le réveil. Nous sommes allés chercher le crabe avant d’aller sur la plage. Nous avons fait un trou, glissé nos corps dans le trou, refermé le trou. Respirer était difficile, pas pour le crabe ni pour l’oiseau qui m’ont offert du bon air. Nous avons attendu.

Quand la chanson a retenti elle était au milieu du vent. Quand la chanson s’est arrêtée, la petite fille était là. Du fond souterrain du trou, nous ne pouvions la voir mais elle était là. Elle a regardé l’absence de trou et du bout des doigts s’est mise à faire voler la plage grain après grain au niveau du trou en chantant, toi mets-toi là, toi ici, toi mets-toi là là là et toi ici ci ci. Et ça marchait bien, les grains s’y mettaient. Il y avait moins de grains sur nous et j’allais bientôt voir la petite fille. Mais au moment où j’allais voir, tout s’est arrêté. On a pas vu, il a fait froid, l’eau est entrée dans nos plumes et nos narines, et nous sommes rentrés bredouilles.

Le lendemain j’ai ramassé le sable, je l’ai mis dans le sac, je suis descendu sur la plage, j’ai vidé le sac à sable rempli de sable dans le trou et j’ai placé une écorce au-dessus du monticule sur laquelle le crabe a gravé, je ne t’embêterai plus. Puis je me suis couché, puis je me suis relevé, et alors j’ai décidé d’attendre, j’ai attendu. Le crabe bâillait, les oiseaux étaient à la conserverie. L’eau est montée pendant 12 jours. L’eau était haute. Puis elle a commencé à baisser. Pour la quinzième fois, après avoir balayé le sable contre la porte, j’ai fabriqué mon panneau d’écorce et le crabe a gravé un texte à la pince, jamais le même et qui disait toujours, je ne t’embêterai plus. Et un soir la petite fille est venue.

J’ai donné une tape au crabe, je l’ai posé sur le bord de la fenêtre, afin d’être sûr d’y voir les deux. Nous avons vu. La petite fille est arrivée. Là, devant la maison. Elle a soulevé l’écorce et l’a déposée comme un vestige. Elle s’est assise et a fait un trou. Puis elle est entrée dans le trou. Puis elle est restée dedans. Puis elle était dedans.

Quand papa est rentré, je lui ai dit, papa, la petite fille est dans le trou. Papa a mangé une conserve, il a dit que mon trou était vide comme la conserve qu’il venait de manger et pour avoir raison il nous a montré, au crabe et à moi, la conserve vide. Puis il est allé au lit. Mais dehors, la chose a duré avec la petite fille dans le trou. Jusqu’au moment où l’eau est montée. Elle montait. Avec l’aide du vent, vite. Quand l’eau est arrivée au trou, quand l’eau a plongé dedans, quand elle l’a englouti, je suis tombé par la fenêtre, j’ai bondi, j’ai couru jusqu’au trou, j’ai regardé, je suis descendu dans le trou, je suis ressorti du trou. La petite fille n’y était pas. J’ai replongé dans le trou. Avec les mains j’ai creusé, tout creusé, l’eau et le sable, jusqu’aux chevilles j’avais des morceaux du trou. Quand soudain quelque chose m’a frappé. L’oiseau Vernille, le crabe, les oiseaux. Ils n’étaient plus avec moi. Plus là. Du tout. Ils étaient autour de la fenêtre de la maison. Je me suis levé et j’ai regardé vers la fenêtre et quand j’ai regardé vers elle, j’ai vu la petite fille. Elle riait à la fenêtre et jouait avec mon crabe à faire des trous dans notre maison.

 

Alexandre Friederich