Le bruit des vagues, la nuit, est celui de la nuit même

 

 

Les voyages, ce sont les voyageurs eux-mêmes.
Ce que nous voyons n’est pas fait de ce que nous voyons,
mais de ce que nous sommes.

Le bruit des vagues, la nuit, est celui de la nuit même. Je me rappelle m’être étonnée, cette nuit-là, du fracas de la mer, que je trouvais assourdissant. Cette nuit-là, tu es mort, à quelques mètres de la Méditerranée. As-tu fait attention au ressac avant d’expirer ? Ton corps disloqué est resté toute la nuit près des vagues. Tu étais heureux avant cet accident et tu l’as dit. La nuit évoque en nous le souvenir de tant de choses que nous pleurons, alors qu’elles n’ont jamais été ! J’ai regardé longuement la crête blanche des petites vagues au loin qui tranchaient sur le vert sombre de l’eau. Yalil, la nuit. J’ai quitté ton pays et ses nuits devenues épaisses. J’ai rejoint, plus tard, d’autres océans.
Ma seule arme est mon sourire. Le plus souvent accueilli, parfois, il n’est pas reçu. Alors, je le tourne vers l’intérieur, pour moi.
J’ai revu la mer et le Sahara, cette fois au Maroc, du haut des dunes de Merzouga. A l’aube, le chamelier faisait sa prière sur le sable, un peu plus loin, pendant que j’attendais le lever du soleil.
Même affaibli, repartir. Aiguiser sa sensibilité afin que la vulnérabilité devienne une porosité. Voyager pour explorer encore la solitude. Voyager pour que le cœur devienne perméable. Voyager pour user d’autres mots.
L’océan indien, la nuit : sur la plage et les chemins de terre, les Kenyans sortaient de l’ombre brusquement, en souriant. Au Sri Lanka, à Kalutara, nous étions deux à attendre le coucher du soleil dans les vagues, toi l’habitant de Habarana et moi, depuis la terrasse sur la plage de ce bistrot en paille qui s’appelait « Paradise ».
On n’aime pas les gens pour leurs qualités, ou si peu. On les aime de les écouter, de pouvoir les comprendre et de partager avec eux. Le temps de ta mort s’éloigne. Juste avant de te rencontrer, j’avais écrit : « L’amour devrait être gai ou ne pas être ». Sur la terrasse d’une maison louée, sur un matelas posé au sol, nous avions dormi à la belle étoile, près de la frontière algérienne.
La défaite de n’avoir pu repousser la mort des proches. Au moins, être un refuge de leur vivant. Se réjouir me paraît une forme de politesse. Abandonner morosité et lassitude. De nouveau, sourire en son for intérieur. Je me sais chercher une joie inconditionnelle.
Mer Rouge et mer Morte, fraîche et salée. La mer de Chine, dans la baie d’Halong, s’est offerte douce et tiède avec un ciel rougeoyant pendant le bain de mer.
On ne sait jamais vraiment pourquoi l’on part ni pourquoi l’on rentre. Il s’agit d’oublier, non pas les souvenirs, mais les croyances, les idéologies fixes. Larguer toute certitude qui donne la prétention de savoir.
Je me détourne des aigreurs des tourmentés et des marchandages de ceux qui se disent amoureux. Revoir l’océan, encore, pour vibrer, pour célébrer la vie, pour rien.

 

Martine Brandt