Ce qui n' a eu de forme que dans un sourire…

 

 

… cela reste parfois dans la mémoire toute la vie. Cette femme, qui a travaillé tant d’années, devenues vagues à force d’aligner des jours identiques, son seul trésor est ce sourire.
Il est aussi son seul secret.

Elle revoit le jeune homme monter dans ce train. Le sourire est suspendu entre eux comme une promesse qui s’embue déjà derrière la vitre.

Le train quitte la gare, son rythme binaire s'accélérant. Le bruit berce sa tristesse de cinéma. Elle tire d’elle-même un chagrin romantique pour le faire couler sur ses joues lisses, car au fond, elle croit aux fins heureuses : elle se sait belle et bonne fille et son mérite ne manquera pas d’être récompensé.

Il ne le fut pas. Le train ne reviendrait jamais.
Le temps continua.

Le temps continua. Elle se maria puisqu’il était déjà tard.
D’une boîte en bois dans laquelle il avait conservé ses économies et ses pourboires de liftier sur la côte d’Azur, le mari fit jaillir l’Hôtel des Quatre Vents, dont elle passa le seuil un matin de décembre, blanche épouse de 30 ans.

Debout très tôt tous les matins, elle ouvrait le café aux saisonniers mélancoliques, aux Soares, Lopes, Moreira, qui logeaient à l'étage. Dernière couchée, elle hantait les escaliers inextricables de l’hôtel où s'écoulait sa vie, faisant glisser son seau et sa serpillière sur les linoléums des corridors et des chambres louées pas cher. Elle fit une fausse couche, puis un enfant. Le garçon du train, elle n’y pensa d’abord que par intermittence, dans les moments de déconvenue domestique : lorsque par exemple, l’ancien liftier buvait, la frappait, séduisait la sommelière.
Le temps continua. A côté de son lit, elle empila les magazines dans lesquels elle lisait des lettres de lectrices et des histoires d’amour. Celle qu'elle avait vécue, elle le vérifiait maintenant tous les jours par comparaison, était la plus belle de toutes.

Le moment du train est le seul point éclairé de cette existence, qu’une fois ôtée la robe blanche, elle a passée dans d’informes tabliers boutonnés jusqu’au cou.

Le temps continua. Le bonheur était resté toujours en elle, minuscule. Dans ce sourire unique à l’autre bout de la vie. Quand le temps fut entièrement écoulé, elle me révéla son secret, pour qu’il continue d’exister et que, sorti d’elle par ma bouche, il prenne place parmi nous.

 

Marina Salzmann