« tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés » qu’il dit l’homme Pessoa qui n’est personne, tout cela, toute cette quincaillerie qui façonne la vie. Et ce magasin des occasions ratées, ce « second hand » comme ceux de Caritas ici ou là, c’est ça la vie, que je me dis en rameutant les senteurs, les visions de mon magasin à moi, ni plus ni moins que plus rien du tout maintenant qu’il a été démoli, le kiosque de la gare où j’ai vécu une partie de mon enfance et c’est bien dedans que j’étais et non pas au « Bureau de Tabac d'en face », rien à voir avec la réflexion ou le regard désabusé. D’ailleurs on n’y vendait pas que du tabac, pas que du Burrus bleu ou des Parisienne carrées ou des Brissago, non aussi les journaux, la Suisse, la Settimana Enigmistica, et puis Blek le Roc, Roy Rodgers et aussi, plus tard, Lui et Play-Boy et des bonbons ronds à un sous, des glaces et des têtes de nègre, les nègres on n’en avait jamais vus qu’à l’église, un ou deux séminaristes ramenés par les missionnaires, de quoi rêver avec Tintin au Congo, j’ai été durement affecté par l’histoire des antilopes abattues en série… et la répétition des jours et des clients, toujours les mêmes, on n’avait pas besoin de montre, quand le Zumbrun arrivait c’était toujours quatre heures et puis les trains martelaient la journée comme des têtes d’antilopes dans le viseur du reporter belge…
« ce côté de la rue se muant en une file de wagons, avec un départ au sifflet venu du fond de ma tête, un ébranlement de mes nerfs et un grincement de mes os qui démarrent. »
Je me souviens des fortes odeurs femelles et commerçantes et tabagiques de Madame Choffat, la tenancière qui me tenait souvent sur ses genoux, comme une potiche face à l’ouverture au monde, avec sa guillotine de verre, les doigts noircis des ouvriers, leur odeur de laiton, les doigts des femmes en visite, quelques-uns peints sur les ongles, sales putes pensait-on sans le dire à l’époque, une femme bien ne se maquille pas, il n’y a que les « écreugneûles » qui ont besoin de se travestir pareillement, quand on veut plaire c’est pas pour son mari, je t’en fais le serment !
« Je ne suis rien (…) Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde ».
Oui les rêves fous d’un ailleurs dans un cloître physique et moral, tout était clos alors, sauf les produits du petit commerce, et allons allons, que tout parte en fumée comme un train fou sur les rails de la vie !
Mais d’abord, se gaver des saveurs à cueillir…
« Mange des chocolats, fillette ;
mange des chocolats !
Dis-toi bien qu'il n'est d'autre métaphysique que les chocolats,
dis-toi bien que les religions toutes ensemble n'en apprennent
pas plus que la confiserie.
Mange, petite malpropre, mange !
Elle est restée dans la salle d’attente, Clarisse a tellement mangé de têtes de nègres qu’elle en a eu quelques ballonnements et puis la vie qui suit son cours de merde, de mains caoutchoutées de vieux médecin en aiguilles de faiseuses d’ange, elle est morte toute seule sur la banquette de bois à côté de l’automate à bonbons qui n’existe plus comme n'existe plus le kiosque dont il ne reste chez moi que la barre Caran d’Ache qui retenait les journaux, dans cette gare qui existe toujours mais sans employé, sans mon papa qui n’existe plus dans son uniforme noir, avec sa palette et sa casquette…
Mon cœur est un seau qu'on a vidé.
Pascal Rebetez