Le soir. Sur la terrasse, deux couples sont assis, enfoncés plutôt, dans de profonds fauteuils de rotin. Ils lisent. On n’entend que la respiration des pages tournées ; parfois, l’un d’eux lève les yeux. Son regard parcourt la nuit. Il pose Le Livre de l'Intranquillité sur le sol de céramique rouge. Ses yeux écoutent. Il écrit dans un cahier mauve :
Les palmiers frottent leurs palmes les unes contres les autres. Je fixe la nuit. Je ferme les yeux. J'écoute le vent, le murmure des ombres. J'entends le temps qui passe, je tente de mesurer les jours qui me sont comptés. Mais la nuit vient toujours à bout de mes ruses. Si ce n'est pas cette nuit, ce sera la prochaine. A quoi bon les compter, à quoi bon s'épuiser dans des chimères boutiquières.
La lune dépose l’empreinte de son pouce sur le tampon encreur de la nuit. Il n'est plus sûr de rien, ni de lui-même. Sa vérité se révélera-t-elle dans sa complète désillusion ? Au bord du vertige, qui pourrait le retenir ? « Elle », peut-être. Sait-elle qu'il attend une main sur sa peau, une paume arasant les copeaux du plaisir, rendant épiderme aussi lisse qu’un long sommeil sans mémoire ? Mais peut-être ne le veut-elle pas. Peut-être ne sait-elle pas ce qu'elle veut. Peut-être ne sait-elle pas ce qu'elle sait. Sait-il, lui, ce qu’il veut ? Sait-il ce qu’il croit savoir ?
Maintenant je suis seul sur la varangue, face à la mer, recroquevillé dans mon fauteuil inconfortable, entièrement nu. Je tiens le livre entre mes mains. Je le pose sur mes genoux. Je regarde le navire de la nuit qui passe.
La nuit a glissé sa paume moite entre la mer et les pécheurs, entre la fange et les sourires, entre les maigres nourritures et les huiles de vidange du monde.
Nuit du Tamil Nadu.
Des puanteurs de poisson pourri se mêlent à celles des excréments humains et du jasmin fané. Dans la maison voisine, la télévision grouille d’une histoire d'amour contrarié.
Un rêve me mâche - un rêve qui ne parvient pas à me déglutir. Celle que j'attends viendra. Elle viendra comme elle est déjà venue, avec ses cheveux d'algues. Je me tairai. Je plongerai dans le silence où j’irai pécher le poisson de mon cœur. Alors, seulement, je pourrai parler.
La lune monte verticalement en semant ses micas sur le ventre de la mer. Un long, très long hurlement s'élève vers le ciel noir, puis retombe et s'affaisse en une plainte rauque d'ossements sur la terre invisible.
D'où vient ce cri lugubre, cette lamentation énervante et cruelle ?
Je me lève. Je me penche au-dessus de la nuit. Dans l'obscurité je devine la forme d'un chien. Un vague réverbère l'éclaire, au fond de l'impasse. L'animal est couché, immobile tel un sphinx sur sa litière d'immondices. Le cou tendu, il hurle à la mort. Sa gueule est un puits noir où la nuit jette sa fiente.
Il ne peut se résoudre au sommeil. Il a peur des voix qu’il n'entend pas. Il a peur de sa propre voix. Le sommeil se refuse à celui qui croit posséder la parole. Le silence, lui, le possède.
Car ce qui compte, ce n'est pas ce qu'il écrit, mais le silence assourdissant de son âme qu’il tente ainsi vainement de faire taire. Osera-t-il un jour soulever le panier posé sur le cobra de sa réalité ? Il sait que son être est fait d'un magma de mensonges qu'à lui-même il profère, et que celui qui ne se regarde pas en train de vivre est un mort à lui-même.
Au bord du golfe du Bengale, en décembre, il peut faire frais. A peine plus de 20°.
Trois heures du matin. L'heure du vent marin.
Je me livre au frisson délicieux du partage du temps, ce moment où le jour d'avant bascule dans le jour d'après. Et pourtant c'est la nuit, ce tamis serré qui laisse passer la fine poudre du temps - et qui affole tant les hommes.
Silence, immobilité, vertige.
Pressé par la soif et la faim, je me suis levé. J'ai ouvert le réfrigérateur.
La nuit souffle son haleine marine. Les feuilles et les branches filtrent les embruns chargés de mazout. Les tentures qui tombent de l'immense véranda dodelinent. Elles font oui elles font non. Elles s'agiteraient de la même manière si je n'étais pas là. D’ailleurs, peut-être ne suis-je pas là… Avant d'être emporté dans une nuit bien plus totale que celle où je me plais à m'égarer ici, aurai-je le temps de poser la bonne, la seule question : suis-je là ?
Peut-être au fond ne veut-on pas savoir ce que l'on sait.
Je renonce à la nourriture, à part quelques olives noires rabougries, oubliées au fond d’une coupelle, et que ma main ramasse. La porte du réfrigérateur se referme dans un soupir. Debout sur la terrasse, drapé dans un vaste tissu noir et blanc qui ressemble à la dépouille d'un grand animal inconnu, j'écoute le ménage auquel la nuit se livre dans ma chair d'occidental fatigué. Je vois l’océan onduler entre deux énormes blocs de béton, sous le regard distrait d'une demi-lune fiévreuse. Obscur et scintillant, l'océan est vaste, comme la nuit. Longtemps, longtemps, je m’abandonne à sa rumeur
Peu avant l'aube, toujours enveloppé dans le tissu froissé, j'arpente la terrasse, comme un gardien de nuit dont la fatigue serait l’unique salaire. L'assourdissant chahut du ciel est si confus que je ne sais s’il vient du vent dans les feuillages des arbres, ou des vagues qui s’énervent contre les blocs de béton qui pourrissent, en contrebas de la promenade du front de mer. Mon n'est plus tout à fait un corps. Les heures de veille en ont arraché des lambeaux. La nuit est un chien que le regard de celui qui veille transforme en fauve.
Il se dit :
Je suis seul.
Le jour est là. Je n'en crois pas mes yeux. Que s'est-il donc passé ?
Je m’assois, enveloppé dans ma toge. Ma main s’agite sur le papier. Je tente de décrire le cri des corbeaux. Je n’y arrive pas.
Marc Delouze