Alain Bagnoud

Jean-Jacques Bonvin

Yvan Borin

Philippe Marthaler

Philippe Renaud

Marina Salzmann

 

 

Yvonne et la Bise

Un soir, avec quelques amis, alors que nous évoquions Malcolm Lowry et ses écrits, la conversation a dévié de manière inattendue sur une œuvre sculptée d’Arnold Kœnig située à Genève, au bord du lac, sur un quai des Eaux-Vives. La « Statue de la Bise » est bien connue des habitants de la ville. Elle représente une femme, passablement plus grande que nature, massive, et qu’enveloppent à mi-jambes les plis figés d’un drap de granit. Debout sur son haut socle, elle semble sortir du bain. Loin de paraître aérienne et tranchante comme le vent du nord qu’elle est censée représenter, on dirait une paysanne ou une déesse des blés.
Plusieurs d’entre nous avaient été intéressés à un moment ou à un autre par cette œuvre décorative. Certains l’avaient un jour filmée, alors que nous nous accordions à trouver l’œuvre médiocre. Nous nous en sommes demandé la raison.
Nous avons découvert que ce nom de « Statue de la Bise » avait une résonance magique. Il promettait un événement de l’ordre de l’impossible : que l’on puisse voir l’image arrêtée du vent. Et notre déception devant la statue nous suggérait ainsi une sorte de mission : rendre à cette Bise pétrifiée par l’éclat brutal de flash made in Japan un peu de son mouvement originaire, la ranimer en quelque sorte par la technologie du film.
Mais les filmeurs avaient été déçus.
La Bise n’était pas celle qu’ils croyaient.
Ils avaient mal interprété le nom de la Statue, donné un sens erroné au « de », qui unit au substantif « statue » son complément. Ils avaient voulu croire que cette préposition désignait l’origine, que la Statue était point de naissance du vent, ou qu’elle était la Bise même. Or la baigneuse fait face au nord. Au lieu de se situer au départ du vent, elle se tient sur sa trajectoire et subit son souffle glacé. En témoignent l’orientation de ses cheveux et les plis du tissu soulevés derrière elle. En somme, la préposition « de » indiquerait plutôt l’appartenance (comme par exemple dans un groupe nominal tel que « le chat de ma tante »). La jeune géante serait alors la chose du vent. Une bise fictive la modèlerait, comme autrefois le sculpteur, une bise qui, comme la vraie, soufflerait d’en face, depuis l’autre rive.

Nous sommes allés sur l’autre rive. Nous avons traversé les quais et les jardins aménagés. Juste avant le parc de Mon-Repos, nous avons stoppé devant le grand cheval noir (Heinz Schwarz 1963), ouvrage de bronze sur quoi les parents s’amusent à faire grimper de petits enfants les dimanches. L’étalon semble avoir été immobilisé en plein mouvement, sur un pas vif et peut-être colérique. La tête haute, les naseaux bien ouverts et l’œil endiablé, il regarde au loin, par-dessus l’étendue d’eau, direction sud, en face. Vers la Statue de la Bise. C’est lui qui souffle le vent, dicte un destin. Comme un horoscope.

Nous parlions donc ce soir-là de la Bise, de Malcolm Lowry, de choses et d’autres, et jouaient les associations d’idées. Des hypothèses merveilleuses nous venaient. Nous imaginions des théories aptes à combler les lacunes d’un texte qui pourtant foisonne. C’est ainsi que le face à face de la Bise et de l’étalon noir nous a conduits au personnage d’Yvonne dans Au-dessous du Volcan. (Yvonne est celle qui revient par amour auprès du Consul pour le sauver). En effet, la destinée de ce personnage féminin se place elle aussi sous le signe du cheval. Ex-starlette de cinéma, elle a joué avec un certain succès dans des westerns lorsqu’elle était adolescente. Elle est bonne cavalière. Sa mort future est mise en abîme, alors qu’errant dans les villes, et passant en revue les épisodes de sa vie, elle voit, dans le cinéma où elle s’est réfugiée, « l’ombre gigantesque d’un cheval emplissant l’écran tout entier » et ce cheval est « une statue » (p. 448, folio, trad. de Clarisse Francillon, 1982). Ces mêmes mots, on les retrouve au chapitre 11, au moment où elle est sur le point de perdre la vie au pied du Popocatepetl : « elle se rappelait, ils étaient dans une obscure forêt, elle entendait le vent et la pluie se ruer par la forêt et voyait la tremblante foudre frémir au travers des cieux et le cheval – grand Dieu, le cheval – et cette scène se répéterait-elle sans cesse et pour toujours ? – le cheval cabré en équilibre au-dessus d’elle, pétrifié dans les airs, une statue » (p. 556).

Certainement, retrouver les traits d’Yvonne sous ceux de la Statue de la Bise est osé et le pas peut sembler difficile à franchir. Mais si lire est lier, si le roman continue à résonner pour nous aujourd’hui, nous devons lui permettre de transformer notre point de vue sur toute part de réel capable de lui tendre une surface réfléchissante.

Parce que de telles rêveries font naître et circuler parmi les monuments médiocres des villes avares où nous travaillons amnésiques, ce dont nous avons besoin bien moins, selon certains, que d’air, d’eau et d’argent : un souffle lyrique.

 

Marina Salzmann